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Réintégration : Martinisme - Franc-Maçonnerie - Spiritualité
mardi 28 avril 2009
  Amour astral


 

AMOUR ASTRAL

 

Roman de Willy

 

(3)

 

CHAPITRE V

 

FRÈRES ENNEMIS

 

La semaine suivante, Neurocyme organisa le dîner des écrivains. Enogat pensait réunir, en un banquet platonicien, une théorie de personnages à auréoles incontestées Sully-Prudhomme, Brunetière, Loti, Huysmans, José-Maria de Heredia, Jules Lemaître, Paul Bourget, Frédéric Mistral. – Ce dernier viendrait de Maillane. Mais, à l'énoncé des noms ; la belle curieuse allongea les lèvres en une petite grimace d'un charme significatif

 

Je lès connais déjà. Je les connais tous, fit-elle, - cher ami Croyez-vous donc les autochtones de l'astral ignorants comme des rentiers français ? Supposez-vous que, dans la compagnie des âmes des lettrés désincarnés, nous parlions de la pluie et du beau temps, des derniers sports et des crises ministérielles ? J'eus l'honneur d'approcher Baudelaire, Hello, Flaubert, Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine ; et ce suave Mallarmé m'a conté bien des choses.

 

En un geste qui lui était familier, elle s'accoudait au bras d'un fauteuil, le menton dans la main, un lis sur les genoux.

 

-        Ah ! précieuse enfant, bredouilla le bon Enogat, combien vous êtes ravissante !

[234]

 

-        Ah 1 cher ami, répliqua l'élémental, combien vous êtes terrestre, en dépit de votre initiation Eh oui, je les sais par coeur leurs Vaines tendresses, leurs Azyadé, leurs Trophées, leurs Mariage Blanc, leurs Mensonges et il me serait plus aisé qu'attachant de disserter avec M. Mistral sur la bifurcation du français en langue d'oil et en langue d'oc, avec M. Brunetière sur la faillite de la science ou la suprématie du génie latin, avec M. Huysmans sur la splendeur immarcescible de la mystique, seule idoine à consoler les vieux habitués de restaurants des fallacieux rosbifs et des illusoires gigots cuits au four.

 - Femme idéale !

 - Mais je les connais toutes, vos étoiles littéraires, les surfaites et les authentiques, les adolescentes et les caduques, je les connais comme si j'avais effeuillé leurs sept rayons, depuis Faguet et Jean Jullien jusqu'aux Margueritte, depuis Haraucourt et Rostand jusqu'à Paul Hervieu, en passant par Curel, Lavedan, Bouchor et Lucien Descaves. Je pourrais citer des chansons de Gabriel Vicaire et de Jean Lahor, un sonnet de Fernand Mazade, des quatrains, à rimes croisées, embrassées ou plates, d'Albert Samain, de Chantavoine, de Raymond de la Tailhède et. et de M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac.

- Lui aussi ?

- Lui aussi.

 

Elle eut comme un indulgent sourire ; et, fermant à demi les yeux, elle respira le lis. Bientôt, lentement :

 - Non, je.ne tiens pas à m'acoquiner aux arrivés, reprit-elle, et non plus à aucun de ceux que les journaux racontent de temps en temps. Ce sont les célébrités de demain et même celles de la semaine prochaine, ami, que je voudrais contempler. Certaines conversations avec l'âme d'Ephraïm Mikhaël m'ont mise en goût de connaître les poètes et les prosateurs à idées nouvelles. C'est ainsi que vous dites, je crois ?

- Je crois…

 

N'ayant que très peu de relations dans le futur monde littéraire, Enogat de Sothermès s'en fut prier Sabas, Tardeval, Romanitas et Fauve d'inviter en son nom les jeunes écrivains en odeur d'arrivisme. Tardeval et Fauve se chargèrent des prosateurs, les deux autres des poètes. Aucun [235] des quatre ne réussit brillamment. Seuls, leurs amis particuliers acceptèrent l'invitation.

 

C'étaient, côté des prosateurs le blond romancier Raymond de Valgourd, un des rares symbolistes impénitents ; Occitanel, docteur en droit, bureaucrate, artiste et fringant dialogueur en drames de bibliothèques ; Néaucante, l'apôtre sentencieux du sentiment et de la vie, qui aimait à épancher des paroles harmonieuses et vagues ; Sombredire, tête encyclopédique et pâle, penseur assoiffé de neuf, esprit paradoxal, songeur et nerveux. Et, côté des poètes Marc Lepetit, Pompéien sang mêlé, disciple flottant entre l'abbé Delille et Banville, excellent garçon, quoique versificateur ; Yves Berny, de qui la Muse rêvait, ce semble, à l'ombre des oliviers provençaux, une vêture quasi classique ; Edme Marteau symboliste comme Valgourd, symboliste de la dernière minute et d'autant plus féru de la doctrine que les romanisants le malmenaient.

 

Hé ! sans doute, Neurocyme désirait vivement causer avec les initiateurs principaux et divers des « poétiques nouvelles » ou soi-disant telles. Mais Henri le Régalien courait les Amériques en compagnie de sa femme, une poétesse exquise, fille d'un grand poète ; le subtil Velin-Griffé s'enterrait dans son château de la Loire, regardant à travers les hautes fenêtres, pensif, l'essor des oiseaux « rayer le ciel gris-bleu que l'ouragan dénude » ; Gustave Salomettan, ne sortait jamais avant minuit des mêlées où la presse « hurle son meuglement de vache souveraine » Stewart-Béryl ne se faisait infidèle aux railways et aux transatlantiques fumants que pour s'emparadiser béatement en pleine forêt romanesque de Fontainebleau, dans une maison de douce solitude, en compagnie de l'Aimée qui sait « faire fleurir la rose au bord de la fenêtre » Canéas ne pouvait se résoudre à déserter, même pour un soir, le Vachette, son Hélicon. Et les autres, les autres ?. Mon Dieu, aucun des autres écrivains pressentis ne tenait à s'exposer au contact de confrères antipathiques ou antagonistes, chez des profanes sans utilité, puisque les échotiers mondains eux-mêmes ne soufflaient mot de leurs dîners ? Neurocyme dût se contenter de la demi-douzaine d'échantillons servis. Elle le fit avec une bonne grâce qui touchait à la vertu.

[236] Dès que ses hôtes furent au complet, elle leur adressa tels hommages qu'ils reçurent avec.une sérénité imperturbable et un naturel trop accompli pour n'être pas très étudié. Ensuite, fort habilement, elle leur soutira leurs impressions sur les livres récents et les deux ou trois oeuvres dramatiques nouvelles qui .méritaient un souvenir. Merveilleux prétexte à ces jeunes, hommes pour étaler leur érudition. Aussi se hâtèrent-ils d'en profiter pendant tout l'intervalle entre le service de la bisque et la somptueuse dispensation des entremets. Ils furent, d'ailleurs, admirables d'agilité, de souplesse, évitant avec un tact suprême d'envoyer rebondir la paume sur la physionomie du concurrent voisin, plongeant le nez en des généralités inoffensives dès que s'envolait une phrase à esthétiques ailerons.

Neurocyme, de son côté, se garda de troubler ce jeu caquetant de lettres. Tant de passes prudentes, tant d'écarts adroits, tant de maldonnes voulues, l'intéressaient et, l'amusaient. Du reste, Tàrdeval lui avait recommandé d'attendre la coda du repas pour réclamer leurs souverains principes d'art à ces frères ennemis que l'absorption d'un menu vaste et succulent devait incliner à la bienveillance.

- Alors, c'est encore comme au temps de l'enquête Huret ?" avait interrogé l'élémental.

- Toujours, avait répondu Tardeval. A cette heure, dame Rosserie a conquis ses droits de cité.

 

Au dessert, très chargé en pâtisseries onctueuses et en crèmes ambroisiennes, toutes les « personnalités littéraires réunies sous le lustre versicolore d'Enogat paraissaient humanisées ; leurs idées, leurs .images projetées avec une animation jolie ne contenaient aucun explosif, aucun germe de querelle. Valgourd soutenait à Néaucante qu'il y avait du panthéisme dans certains versets du moine Notker Balbulus. Ecarquillant ses beaux yeux de gazelle, la bouche en tirelire, les cheveux à la Massenet, mais plus drus, toutefois, que ceux du rapsode des Coccinelles, Yves Berny confiait à Enogat ses réflexions sur l'astrologie. Lepetit, qui semblait s'être sustenté depuis sa tendre enfance de poèmes antiques et qui, tel Déroulède, était un latiniste zélé, Marc Lepetit, l'œil poussé hors de son orbite, la lèvre humide, récitait de sa voix nombreuse d'élégantes traductions d'Horace à Sabas, [231] lequel, entre deux odes, lui contait les Eddas. Occitanel expliquait à Romanitas l'esprit de Lucrèce par son origine étrusque. Marteau exposait le plan d'un poème où chanteraient toutes les rancoeurs des intellectuels contre le service militaire, ce que Bernard Fauve approuvait entre une couple de citations de Saint-Simon et de Casanova. Sombredire, enfin, des étincelles en son regard bleu de Lorraine, les narines convulsives, commentait Ibsen, Bjornson, Jacobsen, Stridberg, Herman Bang, auprès de Neurocyme qui se montrait non moins sensible à la cour que lui faisait Tardeval. Ce petit portrait de Bang piqua surtout la curiosité de l'élémental ; elle écoutait, mi-souriante, mi-grave.

-        Ma foi, révélait Sombredire, le plus connu des ancêtres de Bang fut son grand-père, un médecin du Jytland, qui lui laissa deux mille francs, tout juste. Le jeune Bang fit du théâtre, comme « cabot », puis entra dans un journal qui sombra ensuite, dans un autre journal où il combattit contre toutes ses quelques idées. Depuis lors, reporter comme Chincholle, romancier comme Abel Hermant, conférencier comme Lintilhac, éditeur comme Francis Laur, il a entrepris bien des choses… Il a même dirigé un café-concert en Norvège, où les filles de pasteurs sont engagées. A cette époque, il affectait de laisser ses cheveux tomber jusqu'aux yeux, se poudrant ainsi qu'une demoiselle, et se serrant en ses habits comme s'il eût porté corset. Tout à coup, il s'élance chez un perruquier, il court chez un English tailor. Il s'est fait tondre. Il change d'allure. Il mue. C'est un gentilhomme de lettres, vêtu, coiffé à la façon d'un membre du jockey-club. C'est M. le comte Hermann Bang. Un de ces jours, il sera margrave de S.

-        Joli gazouilla Neurocyme.

 

Puis, elle se détourna vers Tardeval.

Sans doute, la mise en scène de la précédente réunion avait été renouvelée. Mais les cérébraux de la littérature ne s'étaient intéressés que médiocrement à l'éclairage en couleurs.

 

Cependant, lorsque l'érudite compagnie fut installée dans le salon, le merveilleux arrangement des fleurs l'impressionna durant cinq minutes ; des vers jaillirent de toutes les bouches.

[238]

Poseur, en sa borgiaque posture, mais sincèrement ému par la musique de la strophe, Sabas, blême, scanda :

 

Et tu fis la blancheur sanglotante des lis

Qui, roulant sur des mers de soupirs qu'elle effleure,

A travers l'encens bleu des horizons pâlis

Monte rêveusement vers la lune qui pleure !

 

 

Raymond de Valgourd, attiré par les pétales jaunes, clama les bras croisés :

 

Tes fleurs de miel ont la couleur de l'or des sables.

 

Et droit devant les symphonies en rouge

 

Le flamboiement fleuri de pourpre des glaïeuls !

 

Murmura Marteau, dans l'attitude de quelqu'un qui vient de voir tomber la foudre, tandis que Romanitas, qui ne regardait déjà plus que Neurocyme, cueillait dans sa mémoire un souvenir classique :

 

Quales rosae fulgent inter sua lilia mixtæ...[1]

 

Une pause. Yves Berny aspirait les aromes, et, avec le geste d'un enfant de choeur qui agite l'encensoir, il modula :

De placides parfums, exhalés des corolles,

Montent comme l'encens d'autels démesurés.

 

D'un ton sentencieux :

 

Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie !

 

suggéra Néaucante, ce qui induisit Lepetit à proclamer que, gaiement, il voulait. vivre désormais :

 

Sous la fleur qui pend à la branche.

 

Enogat voulait-il se montrer digne de tenir sa partie en ce concert poétique ? Le fait est qu'il s'écria :

 

Le lis, l'iris d'azur et la rose azalée

Emmêlent leurs parfums en légers tournoiements.

 [239]

Et Neurocyme, fière de l'imiter en cela du moins, roucoula avec des douceurs de colombe :

 

Mon cœur est la rose de mai

Dont l'humble effluve parfumé

Baume l'aire la plus lointaine.

 

-        Eh ! quoi vous connaissez la Passante ? s'écria Lepetit, dont le facies de mulâtre s'illumina d'un sourire ionien.

-        C'est une œuvre d'initié, répondit-elle.

 

L'heureuse idée que d'offrir, en un même décor, ce que l'art a de plus exquis et la nature de plus gracieux ! That go, the primrose way to the everlasting bonfire[2], conclut Occitanel, qui possédait Shakespeare dans le texte.

-        Ah ? revenir à la nature, source des fortes inspirations, déclara Romanitas avec lyrisme.

-        L'Isis dont on ne souleva jamais tous les voiles proclama Sabas, en faisant néanmoins le geste de les soulever.

-        La féconde Maya continua Sombredire, ironique à froid qui profita de la circonstance pour se débarrasser d'une citation peut-être mystificatrice

 

O mère qui créas, en ton sein juste et fort,

Calices balançant la future fiole,

De grandes fleurs avec la balsamique Mort

Pour le poète las que la vie étiole !

-        Avons-nous assez regardé la nature ? reprit Occitanel, plus littéraire que contrit.

-        Certes, non, vous ne l'avez pas assez regardée, ô vous. tous, nos aînés, proféra Berny, avec une conviction juvénile. Quand on pense que Canéas prit des betteraves pour de la salade !

-        Et son étonnement lorsque Henri Gronde lui révéla l'asphodèle dans les sylves de Crespière ajouta Marteau, lequel, d'ailleurs, était loin d'égaler Alphonse Karr dans la science des fleurs.

-        Qui de vous n'a été quelque peu Canéas, mes chers seigneurs, reprit Berny, reconstituant, sans s'en douter, ce qui n'était que plus savoureux, une pose de Frédérik Lemaître.

[240]

- La nature, a dit Hegel, n'est autre chose que l'idée affectée d'une forme extérieure.

Et Valgourd, ayant articulé cet aphorisme avec un clin d'oeil dédaigneux, alla s'asseoir devant un Hermès pompéien, dans la contemplation duquel il s'abîma.

 

Une tenture du salon venait d'être écartée, laissant entrevoir un étincellement de fraîches boissons polychromes, Neurocyme crut le moment propice pour engager l'action, et, les coudes aux hanches, joignant les mains, elle demanda, d'un ton négligé :

-        En quoi consiste ; en somme, ce fameux naturisme que l'on essaye de remettre à la mode ?

-        En un panthéisme, très flou et très tintinnabulant, pour électeurs démocrates, répliqua Romanitas, cependant qu'il cueillait un sorbet au kirsch. C'est l'invention d'un éphèbe inoffensif, le magnanime Saint-Michel de Vol-au-Vent.

-        Créer des héros véridiques et parvenir à l'épopée, tel est le but de son école, car, à l'exemple de ses anciens, il magistère, gouailla Berny, en verve de critique. Dans sa soif de grandiloquence, le naturisme négligera donc les individus pour les archétypes, et il placera ces derniers dans le seul décor qui lui convienne les sites éternels. Ainsi l'oeuvre d'art deviendrait-elle une monographie de l'Eternité. Barnum ne l'aurait pas trouvée, celle-là !

Romanitas, achevant son sorbet, reprit :

-        Le fondateur de cette doctrine, plus éthique qu'esthétique, s'il faut l'en croire, considère que le poète actuel a pour mission de rendre à l'humanité son héroïque beauté, de réparer les liens qui l'unissent au monde et d'éclairer d'une forte lueur sa place dans la nature.

-        Sa place, poursuivit Occitanel, c'est celle de Dieu, tout simplement ! « Dieu a disparu du monde », proclame ce bon Saint-Michel, qu'une indigestion de mysticisme a conduit au dépotoir du grand Pan. La terre, les plantes, les métaux et l'humain travail le remplacent ; voilà les objets de nos cultes. » En réalité, c'est le culte de soi, présenté de manière à ne point choquer le voisin.

-        Ce Vol-au-Vent, fit Neurocyme, me paraît plus fort que feu Joséphin.

[241]

- Je crois bien, répliqua Tardeval. Le Sâr chevelu n'était qu'un dérisoire diminutif de mage ; Saint-Michel est l'Amour lui-même, avec un grand A, car il est Poète, avec un grand P. Or, le Poète, selon le dogme naturiste, s'identifie avec l'Amour.

- Le Poète naturiste a encore pour mission d'ensoleiller les routes, dit à son tour Sombredire narquois. C'est à lui qu'il appartient de mener chaque âme (parmi les lieux de son destin et de lui révéler « d'angéliques trésors ».

- C'est un psychopompe qui éclaire, lança Tardeval à Neurocyme, de qui un très indulgent hochement de tête manifesta qu'elle comprenait l'idiome du Boulevard.

- Quant à ces « trésors », reprit Sombredire, ils consistent en un axiome emprunté au serpent de l'Eden « Les hommes sont des dieux qui s'ignorent ». Aussi, Maître Saint-Michel de Vol-au-Vent, qui se connaît comme s'il s'était fait, considère-t-il Dieu face à face, selon l'expression d'un de ses disciples, éperdu de bonne volonté.

- Raillez l'auto déification tant qu'il vous plaira, fit alors Néaucante, rompant un long silence ; brocardez des théories d'art d'un juvénile exagéré, soit encore Reconnaissez du moins que ce Saint-Michel représente une force non dédaignable. Ce n'est pas un homme, c'est une idée.

- Bah ! riposta Marteau, ne l'avait-on pas déjà dit de Signorino, cet aède qui se proclama prophète, promit de changer la face du monde et répondit à un confrère un peu tiède « Que l'azur vous pardonne » ?

- Oui, mais celui-là était méridional jusqu'à l'exubérance, jusqu'à…

- Convenez que ce n'était pas un vrai méridional, clan-gora le fier Occitanel, des panaches dans la voix.

- Cette fois, cher ami, s'écria Romanitas, nous sommes tout à fait d'accord. De bons esprits confondent trop souvent la latinité avec la Gascogne.

 

Neurocyme commençait à s'amuser. Résolue à mettre le feu aux poudres, elle lança joyeusement l'étincelle par cette interrogation insidieuse :

-        Et le symbolisme dont on a tant parlé, qu'est-ce que c'était au juste ?

-        Madame, répondit Romanitas, c'était l'illusion sans cesse renaissante, comme l'idéalisme, d'ailleurs.

[242]

En ce moment même, Berny « s'offrait » un second verre de punch. Le punch était une de ces boissons qu'il aimait avec sincérité. Pourtant, il s'interrompit de boire pour confirmer que le symbolisme était bien 'défunt. Or, Raymond de Valgourd, arraché à sa contemplation, protesta véhémentement.

-        Oh ! oh ! brave Berny, cela vous plaît à dire. Le symbolisme mort ! Mais il est, précisément, ce qui ne meurt pas, car il est l'idée frémissante, vivante sous. toutes les formes. Dans l'art comme dans la nature, tout peut être symbole, puisque tout a un sens caché.

-        Obermann n'en disait pas d'autres, murmura Romanitas érudit.

-        Fort bien, répliqua tout haut Néaucante, entrant en lice, mais ce sens, ce n'e.st pas l'âme humaine qui le donne ; c'est une entité abstraite, l'Infini, qui est derrière les choses. Les symbolistes ont par trop manqué de philosophie.

-        Eh ! l'art serait-il une métaphysique ? gronda Sabas en se redressant comme sous un outrage. De Verlaine ou de Sully-Prudhomme, quel est l'artiste ? La seule philosophie dont un poète ait besoin se trouve dans ce principe émis par un maître « Toute âme, est une mélodie qu'il s'agit de renouer ; et pour cela sont la flûte ou la viole de chacun. » Le symbolisme ? ciel c'est l'âme de la matière ! Sans symbolisme, plus de poésie.

-        Alors, La Fontaine n'est pas un poète ? gronda Lepetit, et Racine ?...

-        La Fontaine, c'est un cas, répondit Sabas sans s'émouvoir.

-        Comme Villon, ricana le poète à tête de Maure.

-        Quant à Racine, ses vers sont embellis de symboles.

-        Nous savons que vos dons divinatoires et votre talent d'exégète vous permettraient d'en trouver dans Nicolas Boileau lui-même, continua le mulâtre en raffermissant son binocle ; mais tous les symboles que vous pourriez bien nous citer, de Dante à Baudelaire, ne prouvent pas, loin de là, que leurs auteurs aient conçu des œuvres symboliques. Ces symboles, parures de poèmes, n'en constituent pas la trame ; ils sont, Sabas, le fruit de l'inspiration, non le résultat d'une méthode.

[243]

- Et voilà qui renverse votre théorie, conclut Néaucante avec conviction.

- Etes-vous sûr de connaître tout ce qu'ont voulu réaliser les symbolistes ? reprit Sabas, les mains solennelles.

- Le symbolisme, tel que nous le comprenons, dit-il d'une voix cadencée et très lente, le symbolisme ne détruit pas la vie ; il la transfigure, il ne la représente que sous des aspects de beauté. Ah ! vous êtes étrangement injuste envers le symbolisme ! Mais il a été le régénérateur d'une époque pourrie par la basse littérature ! En opposant ses évocations et ses rêves aux matérialités grossières, il a contraint les esprits d'une nation, qui ne pensait plus guère, à se souvenir de l'existence de l'art ! Il a purifié le domaine littéraire des immondices déposées par les Augias du roman Si le sensualisme ordurier a vécu, si le naturalisme n'est plus possible, c'est au symbolisme qu'on le doit, et, sans lui, vous ne pourriez être, et vous y retourneriez malgré vous, après avoir v u le néant de votre sentimentalisme.

- Vous prononcez un mot sur lequel il conviendrait de s'entendre avant de pousser plus loin la discussion, riposta Néaucante. Quant au symbolisme, nous reconnaissons que c'est la forme nécessaire du grand art en tous les temps ; c'est en tant que formule d'école que nous le rejetons, cette école ayant prouvé son impuissance.

- Vraiment, Néaucante, fit Valgourd, il semblerait, à vous entendre, que le symbolisme n'ait été incarné que par des valétudinaires. Sans parti pris, considérez les initiateurs, considérez les autres auteurs originaux, et vous serez bien obligé de reconnaître qu'ils ont eu la vision de l'absolu.

Sabas scanda :

-        De l'absolu ?

-        Oui, répondit Néaucante ; mais ils ont confondu cet absolu avec l'infini métaphysique saisi par leur intelligence ; ils se sont crus capables de construire la synthèse avec des idées…

Sabas cria :

-        Et ils l'ont construite ! Les idées, nous les avons entassées. Nous en avons bâti des palais somptueux, immenses !

-        Somptueux, soit ! Immenses, non dit Néaucante.

Et après une pause :

[244]

- Tenez, justement, votre tort fut de ne pas en sortir, des idées, continua-t-il. C'est ce qui vous empêcha d'arriver aux symboles naturels, les seuls valables en art.

- Ah ! ça, comment prétendez-vous donc y arriver, vous ?

- Par le sentiment !

Un murmure ironique salua cette déclaration. Le salon parut envahi par un vent lourd d'orage.

-        Seul, le sentiment, reprit Néaucante, donne un sens esthétique au réel et à l'idéal. Le sentiment est l'absolu intérieur qui possède le secret de toutes les relations des mondés extérieurs de la pensée et de la sensation. L'art véritable est un symbolisme du cœur,

-        Ah voilà qui me plaît ! s'écria Neurocyme. Mais alors, vous êtes symbolistes ; une simple question de mots vous sépare.

-        Euh répondit Romanitas, avec la gravité narquoise d'un rhéteur du temps de Quintilien et certaine aménité de la pire insolence, quel humain n'est symboliste ? Qui, formant des pensées, n'a pas recours à des signes pour les communiquer ?

Chose mirobolante, Occitanel se montra conciliant, et, par miracle, il prononça d'un ton quasi calme :

-        Il est, évidemment, quelques points sur lesquels nous nous rencontrerons toujours, tout en conservant nos principes dans leur, intégrité. Et c'est bien là l'idéal ; en tout, l'individualisme. Ainsi s'obtiennent les puissantes et resplendissantes synergies !

Lors, heureuse de faire « poser» quelques-uns de ses hôtes

-        Serais-je trop exigeante, intervint Neurocyme, si je vous priais de synthétiser en une formule vos principes ? Je tiendrais tant à les bien connaître !

-        Oh ! moi, répondit Néaucante, je vous dirai, avec Novalis ; « Tout mon principe est dans mon intime sentiment de la vie. »

-        L'art, je le crois avec Vigny, c'est la « vérité choisie », la vie exprimée esthétiquement, fit Occitanel. « L'art, énonce Emerson, se résume dans le perpétuel effort vers l'expression de l'esprit des choses. »

Sombredire retroussa sa moustache féline

[245.]

- Pour beaucoup, pour la plupart, insinua-t-il, l'art est, comme l'a dit Barrès, lectulus florulus, un petit lit de repos et de mollesse, tout fleuri. Il consiste, alors, à collectionner chez les poètes des beautés de colifichet et à rimailler en se préparant à devenir vaudevilliste.

 

Il y eut un instant de vague malaise. Et, comme le silence se prolongeait :

-        Je viens de nommer Barrès, reprit Sombredire ; je vais le citer encore. Peut-être l'œuvre doit-elle tendre à la conservation et à l'agrandissement de notre moi, en enregistrant, avec un tact ironique, (ainsi que le conseille le philosophe des Déracinés[3]), tous les contrastes qui existent souvent entre nos idées et les conditions de leur manifestation.

-        C'est du scepticisme, cela fit Neurocyme.

-        Madame, c'est du scepticisme en quête de la vérité, répliqua Sombredire d'un ton sérieux, mais avec ce clin d'œil qui badine.

 

Alors, de sa voix blanche, pourtant très ferme

-        L'art, articula Bernard Fauve, c'est le patrimoine national qu'il sied de conserver dans sa splendeur. Ruinons les institutions politiques. Respectons toutefois la tradition de la race. Protégeons la langue, la divine langue de nos pères, contre l'invasion des Barbares. Oh ! conspuons surtout les épigones de Shakespeare. Ce Maeterlinck est odieux, odieux ! Ne trouvez-vous pas ?

-        Soyons classiques et indépendants lança d'une voix vibrante le jeune Berny, dont les yeux de gazelle étincelèrent.

-        Ainsi, autant d'individualités, autant d'opinions, conclut Neurocyme.

-        Sauf dans l'Ecole romane, où Canéas maintient une implacable unité, c'est partout une glorieuse anarchie, répondit Berny en se frottant les mains.

-        Et les individualités nombreuses de vos groupes apportent-elles l'encens de leurs hommages à quelque unique génie ?

 

Berny s'écria

-        Nous croyons tous en Verlaine.

Lorsque ta bouche close aura cessé son chant,

Verlaine, dans nos vers, tu chanteras encore

[246]

- Et, cependant, vous n'admettez pas tous que son art

soit la forme typique ?

-        Certes, non, fit Romanitas. La poésie de Verlaine est exquise mais, poésie de rencontre et de prodige, elle ne peut servir de type.

-        Oh ! oh 1. protesta Sabas en érigeant son profil d'aigle.

-        Que si vous en doutez, je vous renvoie à son .Art poétique :

Que ton vers soit la bonne aventure

Eparse au vent crispé du matin.

Est-ce un avis concordant avec la tradition de notre race ? L'immense mérite de Canéas, c'est d'avoir renoué cette tradition.

-        Eh ! Canéas n'est qu'un chanteur, un palikare amoureux de paillettes, interrompit Sabas avec le geste d'imiter un cabrioleur.

Romanitas riposta :

-        Ce palikare est un homme, et s'en souvient ! Ses vers, vous l'avez dit vous-même, cher esthète, ce sont des « sentiments pensés ».

-        Palme ! N'était-il pas un homme et le plus humain de tous, ce pauvre Lélian, que vous avez si bien nommé un poète chrétien aux cuisses de faune ?

Néaucante intervint :

-        Vous avez raison tous deux, accorda-t-il gracieusement.

La tête gentiment inclinée sur l'épaule, Neurocyme eut un sourire délicieux à voir, à peine effronté ; et, sans regarder nettement personne, sans s'adresser positivement à quelqu'un :

-        Alors, que pensez-vous de Mallarmé ? interrogea-t-elle.

-        C'est un noble esprit, répondit Sabas.

-        Peuh ! déclara Lepetit, d'une voix soudain mordante, c’est, en qualité lettres ; un raté !

-        Dans sa bouche, l'affirmation peut sembler jolie, murmura Tardeval à Fauve.

-        Regardez-le bien, fit celui-ci. N'a-t-il pas la tête d'un Othello adapté par Jean Aicard ? Vous verrez qu'il finira dramaturge pour l'Odéon populaire du Château d'Eau…

[247]

- Ou chansonnier dans un cabaret de la Butte.

- Genre Jehan Rictus

- Plutôt Montoya.

 

Or, si bas qu'eussent parlé Tardeval et Fauve, l'anti mallarmiste les avait entendus. Ils le comprirent au coup d'œil singulier qu'il leur décocha, et ils éclatèrent de rire.

Réflexion faite, intimement sûr d'un sort autrement auguste, et d'ailleurs poète sans fiel, Lepetit rit plus haut qu'eux.

-        Mallarmé restera, disait cependant Néaucante, il restera comme un type accompli d'hiérophante de lettres. Là, sera sa grandeur et sa faiblesse. A coup sûr, c'est sous son influence que tant de jeunes écrivains s'enfermèrent dans des tours d'ivoire. Nous entendons, nous, au contraire, aspirer la vie à pleins poumons, nous mêler à l'action, participer même à l'existence sociale.

 

Le bon Enogat eut un haut-le-corps d'épouvante, et il ouvrit démesurément les yeux, demandant :

-        Bon pour les arts plastiques, « apotélestiques » pour parler comme les péripatéticiens qui leur assignaient un but utilitaire ; mais allons-nous donc entrer dans l'ère de la poésie civique, et de la littérature électorale ?

-        Point, répliqua Berny, notre ambition est plus haute et plus noble. Nous entendons instaurer par nos œuvres…

-        Faites-les, ces œuvres, interrompit Sombredire. Et vous devez commencer à vous douter que c'est difficile, et qu'un beau talent n'y suffit pas… Ah ! il est dur, le métier des lettres, et vous pouvez vous orner de courage et de patience, car l'avancement y est très long. En somme, la seule base possible est, dans cet état comme dans tous les autres, une fortune personnelle permettant d'attendre des bénéfices et d'écrire uniquement selon son goût, ou encore un mariage permettant de suppléer au manque de fortune. Et, en réalité, le plus grand nombre tendent à cette solution. L'instabilité des salaires, l'inique répartition des bénéfices achèvent de faire de la carrière littéraire une des plus .contrariantes. Ses avantages sont brillants,  extérieurs et vains, son labeur est grand et ingrat, ses profits minces. Et l'on sent dans toute elle qu'il y a une étrange, une mystérieuse erreur. La littérature n'est pas une carrière. L'erreur [248] est de la prendre pour telle. La littérature est une vocation et une mission.

-        Elle est une aristocratie, dit Sabas en envisageant Neurocyme.

-        Non ; pas plus une aristocratie qu'un amusement élégant, pas plus qu'un métier, rétorqua Sombredire. Au-dessus des amateurs, des dilettantes, des figurants de la littérature, le don d'écrire est une obligation grave, profonde, qui crée des devoirs moraux très stricts et qui engage à une surveillance constante de soi-même, de façon que la vie dé l'écrivain soit cohérente avec ses pensées et ses livres. Pour les écrivains de vocation réelle et de race, le rôle de l'homme de lettres se révèle considérable et comme une mission, une dévotion de soi-même à un but abstrait et idéal. Les profits suivent, s'ils veulent et s'ils peuvent si c'est la pauvreté qui résulte, cela n'importe pas davantage. Un écrivain doit se considérer comme investi d'une charge plutôt redoutable, à laquelle il ne peut se soustraire, et qui entravera toute sa vie. Il est obligé d'être doublement irréprochable, pour lui comme pour autrui.

Ainsi parla Sombredire. Et il ajouta, froidement ironique :

-        Excusez-moi, mon cher Berny. Je vous ai une seconde interrompu. Qu'entendez-vous instaurer par vos oeuvres ?

-        L'ère des réformes sociales, répondit l'autre sèchement.

-        Voilà qui évoque Le Play, fit Occitanel, toujours passionné de sociologie. Messieurs, puisque vous avez de si bonnes intentions, lisez Le Play, je vous le conseille ; c'est le plus humain des économistes. Et lisez Tarde ; c'est le plus penseur des sociologues.

-        Lisez aussi Saint-Yves d'Alveydre, hasarda Enogat, légèrement ahuri au milieu de ces tournois successifs.

-        Et Saint-Martin, recommanda Marteau, Claude de Saint-Martin ; la solution-de tous nos problèmes sociaux se trouve dans ses oeuvres.

 

Enogat se pencha doucement vers N euroçyme,

-        Notre ami est affilié à une loge martiniste, lui confia-t-il à demi-voix.

 

-        Nous lirons tous ces auteurs, quoique nous ayons déjà lu trop de livres, et nous ferons mieux qu'eux, j'ose l'espérer, déclara Berny avec une inlassable assurance de Jupitérien.

[249]

C'est surtout dans l'humanité et dans la nature que nous voulons apprendre à lire, et c'est en montrant aux hommes comment on devient libre que nous rendrons la société meilleure.

-        Si les hommes étaient moins rebelles au beau, soutint Sabas, il suffirait pour résoudre la question sociale de créer une salle de spectacle où l'on réciterait des vers au profit des malheureux.

 

Mais Berny sourit de ce projet qu'il qualifia de « jeune». Ses mains s :agitèrent, et il s'empressa d'exposer les théories de l'anarchisme aristocratique, au moyen de comparaisons et d'hypotyposes[4] qui divertirent l'élémental. Après s'être offert à plusieurs reprises le malin plaisir de mettre le beau théoricien en contradiction avec lui-même, la rieuse battit des cils, tapota ses cheveux d'or rouge, et suggéra joyeusement, à mi-voix :

-        Vos théories me paraissent en désaccord avec votre personne, seigneur Berny. Vous êtes victime d'une surexcitation nerveuse votre anarchisme n'a d'autre cause que l'abus du haschich.

-        Mais. répliqua le juvénile aède fort étonné, Madame, qui peut vous faire croire ?

-        Mes dons divinatoires complètent ce que m'indique la physiognomonie, répondit l'élémental.

Puis, Enogat, sérieux, presque compatissant :

-        Hélas ! on ne peut rien cacher à Madame.

Berny, pourtant, préféra supposer Sabas indiscret, et il se promit de déceler à Neurocyme, dès l'occasion favorable, que le borgiaque esthète entretenait un commerce illicite avec les salamandres de l'alcool.

à suivre sur :

http ://gallica.bnf.fr/Search ?ArianeWireIndex=index&q=martinistes&p=1&lang=fr
[1] D’après Ovide, Amours livre II, 
Haec ego, quaeque dolor linguae dictauit ; at illi

conscia purpureus uenit in ora pudor,

35 quale coloratum Tithoni coniuge caelum

subrubet, aut sponso uisa puella nouo ;

quale rosae fulgent inter sua lilia mixtae,

aut ubi cantatis Luna laborat equis,

aut quod, ne longis flauescere possit ab annis,

40 Maeonis Assyrium femina tinxit ebur.

 

[2] Macbeth Act 2, scene III, original text :

Knock, knock ! Never at quiet. What are you ? But this place is too cold for hell. I'll devil-porter it no further. I had thought to have let in some of all professions that go the primrose way to the everlasting bonfire.

Modern text :

Knock, knock ! Never a moment of peace ! Who are you ? Ah, this place is too cold to be hell. I won't pretend to be the devil's porter anymore. I was going to let someone from every profession into hell.

 

Il est nécessaire de connaître l’ensemble de la scène pour en comprendre « l’esprit et l’humour » :

Frappe, frappe. Jamais en repos ! Qui êtes-vous ? Décidément, cette place est trop froide pour un enfer. Je ne veux plus faire le portier du diable. Je serais censé devoir ouvrir aux gens de toutes professions qui s’en vont par un chemin fleuri de primevères au feu de joie éternel.

[3] Maurice Barrès auteur de « les déracinés » : Le déraciné, selon Barrès, est quelqu’un qui a quitté sa patrie originel et se trouve isolé de sa nation.  Il a perdu toute la tradition de sa race, et le vrai patriotisme ne peut plus vivre dans son âme.  Sans patrie, le déraciné n’est qu’un individu.  Le déraciné pour Barrès, et les autres nationalistes, c'étaient les étrangers, les Juifs, les Protestants, et les francs-maçons.  Barrès a expliqué cette théorie dans son roman Les Déracinés. Les idéologies de Barrès et Maurras forment les principes fondamentaux du nationalisme français au vingtième siècle.  Ils comprennent: l’esprit du militarisme, l’hostilité aux pays étrangers, le protectionnisme politique et économique, et le refus des droits d’individu en faveur de l’intérêt de l’état. Au début de l’Affaire Dreyfus, Léon Blum a essayé de gagner Barrès au camp Dreyfusard, mais Barrès a vu dans les Dreyfusards des insulteurs de l’armée française.  Pour lui, les Dreyfusards étaient des rebelles qui mettaient en question l’autorité de l’armée et la justice.

[4] Une hypotypose est une figure qui regroupe l'ensemble des procédés permettant d'animer une description au point que le lecteur "voit" le tableau se dessiner sous ses yeux. L'hypotypose servirait à "faire croire" aux spectateurs qu'ils ont vraiment vu sur scène ce dont on parle.

 
lundi 27 avril 2009
  le secret de la pierre philosophale

En 1808, Humphry Davy, après avoir découvert que le sodium et le potassium entraient dans la composition de l'alun, suppose qu'il s'y trouve aussi un autre métal, qu'il baptise « aluminium ».

Pierre Berthier découvre dans un mine près des Baux-de-Provence en 1821 un minerai contenant plus de 50 % d'oxyde d'aluminium. Ce minerai sera appelé bauxite.

On attribue généralement la découverte et l'isolement de l'aluminium à Friedrich Wöhler en 1827. Toutefois, deux ans plus tôt, le chimiste et physicien danois Hans Christian Ørsted avait réussi à produire une forme impure du métal. Wöhler fut le premier à mettre en évidence les propriétés chimiques et physiques de l'aluminium, dont la plus notable est la légèreté.

Le chimiste français Henri Sainte-Claire Deville améliore en 1846 la méthode de Wöhler en réduisant le minerai par le sodium. Cette méthode est utilisée à travers toute l'Europe pour la fabrication de l'aluminium, mais elle reste extrêmement coûteuse. Le métal est d'ailleurs utilisé pour fabriquer des bijoux, dont la valeur sera évidemment réduite à néant quelques décennies plus tard.

1855 : Le nouveau métal est exposé à l'exposition universelle de Paris.

En 1886, de manière indépendante, Paul Héroult et Charles Martin Hall découvrent une nouvelle méthode de production de l'aluminium en remarquant qu'il est possible de dissoudre l'alumine et de décomposer le mélange par électrolyse (procédé Héroult-Hall) pour donner le métal brut en fusion. Pour cette découverte, Hall obtient un brevet la même année. Ce procédé permet d'obtenir de l'aluminium de manière relativement économique. La méthode mise au point par Héroult et Hall est toujours utilisée aujourd'hui.

1887 : Karl Josef Bayer décrit une méthode connue sous le nom de procédé Bayer pour obtenir de l'alumine à partir de la bauxite. Cette découverte permet de faire entrer l'aluminium dans l'ère de la production de masse.

1888 : les premières sociétés de production d'aluminium sont fondées en Suisse, France et aux États-Unis.

 
samedi 25 avril 2009
  les enseignements secrets de Martinès

 

Franz von Baader. LES ENSEIGNEMENTS SECRETS DE Martinès DE PASQUALLY, précédés d'une notice sur le martinésisme et le martinisme. Bibliothèque rosicrucienne, Paris, Chacornac; 1 vol. in-12 de CXCII (202-10=192)-32 pages.

 

Il ne faut pas, nous dit l'auteur de la notice, confondre Martinès avec Saint-Martin, son disciple, autre personnage illustre dans les annales de la Franc-maçonnerie. Le martinèsisme est donc une chose et le martinisme en est une autre. Martinès, qui mourut en 1774, était, parait-il. « à la fois juif et chrétien, et fit revivre l'ancienne alliance non seulement dans ses formes, mais avec ses pouvoirs magiques. » il en est résulté, outre divers ouvrages, ces enseignements secrets, dont on nous donne aujourd'hui la publication. Nous y apprenons, entre autres choses, que, « nous qui vivons encore de la vie terrestre, pouvons nous mettre en rapport sensible avec les morts ». Pasqually, du reste, néglige de nous en indiquer le moyen; c'est vraiment dommage ! Un des principaux enseignements de cet auteur est celui-ci « L'homme a à remplir, dans la région spirituelle, la même fonction corporisatrice, produisant la troisième dimension, que la terre dans la région matérielle, et en ceci on peut trouver la clé du secret de son mélange, de sa complexité et de l'union indissoluble qui en résulte avec la Terre principe. » Martinès paraît aussi attacher un grand prix à cette distinction entre l'individualité et la personnalité qui a fourni depuis une si brillante carrière. En somme ce sont là quelques pages de verbiage métaphysique qui ne pourraient avoir d'intérêt que si leur auteur était en même temps psychologue, et il ne l'est point. Cet opuscule, qui a le mérite d'être court, a fourni à « un chevalier de la rose-croissante », l'occasion d'une longue et savante préface où l'on ne nous laisse rien ignorer non seulement de Martinès et de Saint-Martin, mais de la Franc-maçonnerie de leur temps. Les curieux et les érudits trouveront profit à la lire.

 

ANDRE GODFERNAUX.

 
vendredi 24 avril 2009
  le grand secret
MAURICE MAETERLINCK

ET LE GRAND SECRET

Depuis vingt ans, M. Maurice Maeterlinck a entrepris une revue à vol
d'abeille à la fois de haut et de près, mais à toutes ailes et en pleine
clarté, de toutes les croyances et connaissances humaines.

A se pencher naguère, au fond de son verger méditerranéen ou de son parc
normand, sur l'activité grésillante des ruches, les alertes butineuses,
dont il a surpris le labeur intelligent, la saine politique et la
stricte morale lui ont légué le secret de leur probité ailée et de leur
opiniâtre effort. Elles l'ont entrainé à leur suite dans le royaume
charmant des parfums et des nuances, parmi le peuple énigmatique et
souriant des fleurs. Divinateur attendri des trésors des humbles et,
subtil animateur de féeries, il s'est mêlé à leur vie obscure et
chatoyante. Sous la rosée des aubes et des soirs, il a senti battre leur
plus délicat, frémir l'humanité naissante de leurs instincts et de leurs
amours, rêver ou se souvenir leur petite âme ardente parmi les grâces
captives de leurs corps immobiles. La monarchie constitutionnelle et
spartiate des abeilles, la république athénienne et libertaire des
fleurs ont eu en lui tour à tour leur Lycurgue et leur Tyrtée, leur
Aristote et leur Solon. D'autres fleurs, plus altières et plus rares,
ont attiré son vol ces âpres fleurs de la spéculation pure et de la
sagesse, qui ne croissent que sur les sommets, parmi la pierraille des
siècles, les éboulis grandioses des temples ensevelis. Il en a distillé
la sève amère, converti en miel rafraîchissant les parfums envolés et
les vertus abstraites.
[596]

Eprise à la fois de mystère et de clarté, de mouvement et d'harmonie, de
turbulence et d'ordre, l'abeille platonicienne s'est laissé emporter aux
grands souffles de l'incertain qui violentent les cimes, moins sereines
que tourmentées, de la pensée humaine. Elle s'est donné tout ensemble
pour volupté et pour tâche d'affronter l'inconnu qui nous bloque de
toutes parts, déborde le temps et l'espace par delà la fête
enchanteresse des couleurs et des formes. Avide et circonspecte, elle
s'est aventurée à la miellée parmi ces halliers de l'insondable, ces
éblouissantes ténèbres de l'infini, où les rêveurs, les philosophes de
profession et les saints eux-mêmes ne se hasardent qu'en tremblant. Ce
grand abîme de la mort que Pascal voyait à chaque pas se creuser devant
lui, et dont, malgré l'énergie de sa recherche anxieuse, il détournait
le regard, Maeterlinck l'aborde délibérément, résolu à le scruter à
fond, à en repérer méticuleusement les aspérités secourables, à en
jauger aussi exactement que possible la capacité et la noirceur. Il se
jette hardiment, quoique prudemment, à cette ascension en profondeur.
S'il en subit le vertige, car nulle âme, si entraînée qu'elle soit, n'y
échappe, ce sera, du moins, un vertige clair le même qu'éprouvent, dans
leurs laboratoires aériens, les affronteurs des astres.

Plaisir du risque intellectuel, dont Guyau nous définissait naguère
l'impérieux attrait. Dilettantisme supérieur d'un lyrisme qui se range à
la froide lucidité du savant, mais d'un savant qui se souvient d'avoir
été poète pour mieux dispenser à autrui et éterniser en beauté
l'illumination de ses trouvailles. Joie du guide spirituel qui, après
avoir exploré pour son compte, - en égoïste qui ne songe qu'aux autres,-
les sentiers, oubliés ou méconnus, voire inaccessibles de la montagne,
tend la main charitablement à ceux, moins expérimentés, qui halètent ou
s'effarent par les durs escarpements de la montée. A jamais ébloui par
le resplendissement des sommets, le probe explorateur ne le pouvait de
sitôt redescendre vers les plaines. Enhardi et [597] vivifié par ce
clairvoyant tête-à-tête avec la mort, il poursuivait sa route, le
redoutable seuil franchi, vers le désert sans mirages, mais d'autant
plus attirant, de l'infini, à travers l'effrayante solitude de ce vide
éternel, dont le silence naguère épouvantait Pascal.

L'hôte inconnu, les Sentiers dans la montagne, et, aujourd'hui, Le Grand
Secret en attendant l'œuvre qui reste le secret de sa pensée de demain,
sont les étapes marquantes de cette exploration méthodique à travers
l'insondable, tentée par l'un des plus passionnés, des plus aventureux,
des plus lucides et des plus doctes penseurs de notre temps;

Course fiévreuse et flegmatique d'un inconnu à l'autre de la destinée,
le double et angoissant incertain de l'avant-naissance et de
l'après-mort. Poursuite hallucinante et judicieuse des suprêmes vérités,
à travers ce Sahara sans bornes, battu par les piétinements, lents ou
précipités, des caravanes millénaires désert aux oasis perpétuellement
défleuries et inlassablement reverdissantes, où se réfugie sans issue et
d'où repart sans trêve notre imagination altérée solitude éperdue, dont
les échos ne répercutent à l'infini que les lamentations des défricheurs
égarés, des éclaireurs déçus, la grande plainte inconsolable de la
raison humaine, acculée à l'impossible.

Tragédie émouvante entre toutes que cette lutte sans cesse
recommençante, depuis soixante ou cent siècles, de l'homme contre
l'inconnaissable. Nous allons voir se dérouler devant nous, évocation
saisissante sous le sortilège d'un incomparable magicien, les cent actes
divers de ce drame eschylien, dont le dénouement demeure en suspens
depuis les origines du monde. Légende des siècles, aussi grandiose, mais
plus véridique hélas ! et plus poignante que l'autre. Car ce n'est pas
seulement dans l'espace et le temps, mais dans notre propre cœur, dans
la chair souffrante et tourmentée de notre esprit que le drame se joue.

[598] §
Première vérité de toutes, en date comme en importance : le caractère
inconnaissable de la cause sans cause de toutes les causes. Immense aveu
d'ignorance, que révèlent les livres sacrés de l'Inde, dont la
découverte et l'interprétation, remontant à moins d'un siècle,
constituent l'événement le plus remarquable, comme aussi le plus
inaperçu, depuis le christianisme. Bible la plus ancienne du monde,
fixant une tradition orale qui remonte aux origines de l'histoire et
n'est peut-être elle-même que l'écho affaibli d'enseignements plus
sublimes, de cette pensée atlantéenne que les occultistes proclament la
plus haute et la première de toutes, et que Platon évoquait dans les
troublantes pages du Timée.
Plus les textes sont anciens et plus ce qu'ils révèlent est pur et
grandiose.

Il n'y a de création, nous enseignent les Vedas, que pour nos yeux de
chair, faits pour se repaître d'illusions. Apparition et disparition ne
sont que les réveils et les repos de l'Etre immuable, à la fois néant et
totalité, dont le nom est « Non », qui est tout ensemble l'absolu et le
non-être, le caché des cachés, quelque chose qui n'est rien tout en
étant tout cet univers est lui. Il vient de lui. II retourne en lui.
La vie n'est qu'une émanation, la mort une résorption. Tout est
indestructible, puisque tout n'est que la substance de l'Etre suprême,
qui lui-même n'a ni commencement ni fin dans l'espace et le temps.

Vérité primordiale, qui forme l'armature profonde de toutes les
philosophies, de toutes les religions du monde.
Le « cela » hindou, c'est le « Noun » inconnaissable de l'Egypte,
l'Esprit flottant sur l'abime de la Genèse, dont le premier mot est «
tohu-bohu », – premier mot qui est peut-être aussi le dernier mot de
tout… C'est le « Dieu noir » et inaccessible dont l'ombre se profile sur
les mystères de la Grèce, à travers la Kabbale et les rêveries des
gnostiques, sous les cryptes du christianisme primitif et les
té-[599]-nèbres où, de siècle en siècle, tâtonnent les hermétistes.
L'énigme sans chiffre de l'inexplicable, énoncée par les livres de
l'Inde, est la seule explication, en fin de compte que puisse accepter
notre raison. Force nous est d'y revenir aujourd'hui par delà -tant de
siècles et de labeur gaspillés, après tant d'erreurs criminelles et de
tribulations.
Ce qu'est Dieu et .ce qu'il veut, impossible de le savoir.
Mais étant partout et étant tout, il est dans l'homme et il est l'homme.
D'où ce mythe universel de l'incarnation, qui divinise l'homme en
humanisant Dieu. Nouvel aveu détourné de l'agnosticisme fondamental…
Saut dans l'absurde de la raison qui, désespérée de se buter au néant,
le peuple de formes anthropomorphiques de la cause inconnue, extirpe de
l'indéfinissable des dieux définis, enferme dans une prison de chair le
divin qui la fuit. Sous le symbole de l'incarnation palpite cette grande
vérité que toutes les lois divines sont humaines, qu'en l'homme saigne
et languit le seul Dieu que nous puissions atteindre. C'est, le fond de
la pensée védique et, laïques ou consacrées de toutes les religions qui
en dérivent. « Cherche le Mot caché dans ton cœur a, dit le Mahabharata.
Et la théosophie moderne « Notre premier devoir est la recherche de
notre Moi transcendantal. Vérité vieille de milliers, sinon de millions
d'années et la seule qui ne soit pas illusion. Point d'appui, deviné par
Socrate, glorifié par Jésus, retrouvé par Descartes, de toute foi
morale, religieuse ou scientifique. Pouvons-nous jamais espérer en
découvrir un autre?
A la mort, le dieu qui réside en l'homme retourne à son origine. Encore
faut-il qu'il se purifie avant de rentrer en lui-même. D'où la morale
hindoue des réincarnations successives dont une spiritualisation
intensive réduit les étapes ; la doctrine du Karma, filtrage progressif
de l'âme jusqu'à la sublimisation du Nirvana non point t'annihilation
dans le néant du grand Tout, mais l'adhésion à l'inconnaissable et
l'illumination tranquille de l'absolu.
Si l'on entre dans le détail c'est par myriades que pul-[600]lulent,
dans les livres de l'Inde, les intuitions, les certitudes que nous
reconquérons à peine. Et que d'autres promises aux chercheurs à venir !
L'évolution darwinienne est tout entière dans les Védas et le livre de
Manou. L'Akasha hindou, source unique et vibratoire de tous les êtres,
n'est-ce pas, en plus subtil, l'éther, recours suprême des physiciens
aux abois, avant que les théories d'Einstein ne vinssent révoquer en
doute leur conception ? L'apparition des formes de la vie est consignée
dans les Védas suivant l'ordre même que leur assigne la paléontologie.
La loi de la gravitation, la radioactivité de la matière répondent à
l'hypothèse grandiose du double mouvement à l'infini de contraction et
d'expansion du Cosmos. Miracle qui nous confond de ces théogonies de
l'Inde, source et substance à travers les âges de toutes les formes de
l'occultisme, trésors d'expérience et de sagesse devant lesquels il
n'est encore aujourd'hui qu'à s'émerveiller et s'incliner humblement.
« Osiris est un Dieu noir » … Mots redoutables, révélation suprême
chuchotée à l'oreille des initiés égyptiens. Dieu inconnu, Dieu
inconcevable, mais en nous accessible. Dégager ce Dieu, enseveli dans le
sépulcre de la chair, par une intense purification de l'être dompter et
asservir la matière, seul obstacle à la divinisation de l'esprit c'est
toute la morale égyptienne, où resplendit, jusque dans les moindres
détails, l'humilité rayonnante de nos vertus chrétiennes. « Nous sommes
le devenir de Dieu. Quelle fatigue ! » disait Villiers de l'Isle-Adam.
Mais aussi quel stimulant ! Et quel espoir de n'avoir à convoiter
d'autre ciel et appréhender d'autre enfer qu'en nous-mêmes…
Au-dessous de l'âme immortelle qui devient Dieu, entre elle et le corps
périssable, selon les Egyptiens, végétait le double, qui ressemble
étrangement au corps astral des occultistes « l'hôte inconnu dont
l'existence, encore discutée quand il s'agit des morts, n'est plus guère
contestable en ce qui concerne les vivants ». Des faits troublants
l'attestent, dont seule l'interprétation manque de valeur [601]
décisive. Fantômes mal débarbouillés du limon terrestre, incapables de
dépouiller leurs haillons de chair,- ce qui expliquerait, dans
l'hypothèse spirite, la pauvreté et l'incohérence de leurs messages.
Toutefois, la religion égyptienne ne préjugeait rien de la destinée de
l'âme après la mort. Prudence dont pourrait s'inspirer, au témoignage de
Maeterlinck, l'hypothèse spirite bien présentée.
Reflet du védisme, le zoroastrisme a tenté de résoudre l'énigme du Mal
en le divinisant. Le christianisme, qui lui a emprunté ce dualisme, plus
apparent que réel, des principes qui se disputent la possession du
monde, lui doit également l'admirable notion de la conscience et la
mystérieuse et poétique évocation des anges.

Le peu que nous savons de la théogonie chaldéenne par les inscriptions
de Ninive et de Babylone et les fragments de Bérose nous offre une
anticipation curieuse des théories darwiniennes au sujet de l'origine
des espèces, et notamment cette hypothèse de l'Homme-Poisson, premier
stade du développement humain, que semble confirmer l'embryologie.

Rebelle au grand aveu d'ignorance primitif, le génie grec fera un effort
surhumain pour secouer la tyrannie de l'inconnaissable, tenter
d'expliquer l'inexplicable aux seules lumières de la raison. A force de
diviser l'indivisible, d'émietter l'absolu en parcelles de clarté, il se
targuera d'avoir rendu intelligible le tout. Révolte émouvante de
l'esprit contre l'oppression du mystère, illusion qui revit aux essais
et au dogmatisme orgueilleux de maint de nos savants. Mais quel
désenchantement déjà dans les aveux de Xénophane sur le Dieu immuable,
auquel on ne peut donner que des caractères négatifs » et sur la
relativité de nos connaissances: « Arrivât-il à quelqu'un de rencontrer
la vérité absolue, la rencontre demeurerait par lui-même ignorée. » Tous
les métaphysiciens de l'ancienne Grèce, qui vont au bout de leur pensée,
se heurtent à l'inexplicable. Orphiques et pythagoriciens attestent,
comme les [602] initiés de l'Inde et de l'Egypte, le cycle sans fin de
l'éternel Devenir. Ce déni fondamental de la raison paraît avoir été,
parmi d'autres traditions orales, le secret des hiérophantes et la
grande' inspiration des mystères grecs, notamment ceux d'Eleusis,
demeurés impénétrables.
Les adeptes s'y entraînaient aux moyens de réaliser, dès cette vie,
l'union divine, l'immersion dans le tout-néant par l'extase. Mise en
oeuvre plus étendue que la nôtre des forces du subconscient. Puissance
d'action empruntée aux énergies inconnues de la nature, et que nous ne
pouvons que soupçonner. Il est tout probable que les prêtres égyptiens
connaissaient l'électricité, en tiraient un parti que nous ignorons.
Voyez les tours surprenants, et qui ne sont pas uniquement de jonglerie,
des derniers initiés de l'Inde, fakirs et yogis. Tout n'est peut-être
pas chimérique dans ces secrets que les initiés des religions d'Orient
se sont flattés de tout temps de posséder : mash-masket des Atlantes,
force intramoléculaire libérée, vril vibrateur capable de réduire à
néant des villes entières et des foules. Pouvoirs supraterrestres dont
il est étrange, au demeurant, qu'ils ne se soient pas servis quand
l'occasion s'en offrait…
Témoin, voilà dix-sept ans, l'invasion du Tibet, citadelle réputée
inaccessible de l'hermétisme, fief du Dalaï-lama, treizième incarnation
de la divinité et pape de l'Eglise occulte. Le jour où les Anglais
occupèrent Lhassa, les théosophes et leurs mages nous prédirent
d'effroyables catastrophes. Il ne se passa rien. A moins que les
soulèvements d'Irlande et des Indes ne soient pour les envahisseurs le
commencement de l'expiation, en attendant que d'autres mécomptes
viennent attester la vengeance à long terme du Dalaï-lama, et de la
divinité profanée par les basses spéculations de l'intérêt.

Les écrits des gnostiques, des néoplatoniciens et la Kabbale, clé de
l'occultisme médiéval et actuel, ne nous apprennent rien au sujet du
grand secret qui ne se trouve dans les religions antérieures. Au Jéhovah
anthropomorphe [603] de la Bible, le Zohar, le second livre de la
Kabbale, substitue l'En-Sof, le mystérieux parmi tes mystérieux, dont le
seul nom est Qui ? - un point d'interrogation dans le néant,-et dont ta
principale émanation est Adam Kadmon, t'homme primordial supérieur qui
représente l'univers.
Doctrine panthéiste, et dont toute la morale tient, comme les
précédentes, dans le triomphe progressif de l'esprit sur la matière.
Mais doctrine affublée d'un appareil mystérieux, par précaution contre
l'Eglise et sa phobie sanguinaire des hérétiques. L'alchimie ? Ecran
derrière lequel les véritables initiés cherchent le secret de la vie. La
pierre philosophale ? Pur symbole qui voile la poursuite du divin dans
l'homme, les efforts pour retrouver l'or rayonnant des vérités perdues.
Tâtonnements traversés d'intuitions, dont plus d'une s'accorde avec les
données de nos expériences actuelles. L'oeuvre de Paracelse, de Jacob
Boehme, de PasquaIis, de Claude de Saint-Martin, de Fabre d'Olivet, se
résume dans celle d'Eliphas Lévi, ce dernier templier de l'occultisme
moderne. S'il poursuivit l'impossible tâche de concilier sa doctrine
avec le dogme catholique, il eut du moins, et sut inspirer à ses
disciples et continuateurs directs, Stanislas de Guaïta et le Dr
Encausse, plus connu sous le nom de Papus, le juste pressentiment de
l'orientation actuelle métapsychiste.

Théosophie et métapsychie sont les deux formes les plus récentes de
l'hermétisme. La Doctrine Secrète, l'oeuvre de Madame H.-P. Blavatsky,
l'énigmatique fondatrice de la Société théosophique, et dont les écrits
font foi plutôt que la vie, d'une sainteté qui prête trop souvent à la
controverse, est la Bible grandiose et désordonnée de la croyance
théosophique. Croyance que mord depuis peu la fissure d'un schisme. Si
les fidèles de la première heure retrouvent dans les enseignements
impressionnants de Madame Annie Besant et du savant Leadbeater la
rigidité, bien qu'édulcorée, de la doctrine canonique, d'autres
sectateurs se laissent éblouir aux lumières troublantes de
l'é-[604]-rudit visionnaire Rudolf Steiner. Plotin de l'alexandrinisme
moderne et gymnasiarque de l'extase, Steiner a transposé mystiquement la
doctrine de l'intuition bergsonienne. Le sens de l'univers se révèle
dans l'âme, selon lui, par illumination. Il est en nous comme il était
dans le Christ, le seul homme devenu Dieu qui sut s'approprier faut-il
dire inéquitablement ? le monopole de la divinisation.
A nous de rebourgeonner en quelque sorte ces pouvoirs atrophiés, de
dépêtrer de ses langes notre Moi transcendantal, de réveiller le Dieu
séculaire qui dort en nous. On peut y parvenir mécaniquement, par des
exercices spirituels appropriés, accéder sportivement au plan
supra-physique où nous percevrons les entités réelles des êtres et des
choses. Lavater de l'Astral, Steiner nous révèle l'existence, aux abords
du larynx, du cœur et de la rate, d'organes spéciaux, méconnus des
physiologistes, qui nous mettent en communion avec les énergies
profondes disséminées dans l'âme de nos semblables, dans celle,
fraternelle, des animaux et des plantes. Entraînement inoffensif, qui
doit se poursuivre toutefois sous la direction d'un maître. Tous ces
enseignements sont inclus dans l'Initiation ou la connaissance des
mondes supérieurs (traduction Jules Sauerwein), véritable traité de
l'extase, chaîne de visions par lesquelles l'érudit théosophe, moins
dégagé peut-être qu'il ne voudrait le croire des entraves de la
réminiscence et des illuminations captieuses du subconscient, rejoint en
tous cas les hautes spéculations des religions primitives.
Pour les métapsychistes, les plus récents tâcherons de l'occultisme, il
ne s'agit plus d'interroger l'inconnaissable, de décréter de prise de
corps l'insolvabilité de l'absolu.
Leur ambition est plus modeste, si leur labeur n'est pas moins ardu.
Humbles chercheurs, cantonnés dans le relatif, et brancardiers
secourables des faits abandonnés, au mépris de toute humanité, par la
science officielle, ils s'appliquent à recueillir ces faits, à les
traiter aux lumières habituelles et selon les procédés de cette science.
En les assujettissant [605] aux formalités usuelles, en les passant
méticuleusement au crible de l'analyse et de l'expérimentation, ils
espèrent leur constituer un état-civil acceptable et leur faire délivrer
leurs lettres de naturalisation dans la grande famille des connaissances
positives. L'existence des phénomènes supranormaux, leur véracité et
leur fréquence, ne sont plus de ces choses que l'on puisse mettre en
doute. Il semble prouvé qu'il y a dans l'homme une force spirituelle,
autre que celle qui émane de son cerveau matériel et conscient, et qui
ne dépend pas uniquement de sa constitution physique. Pour les uns,
cette force est due exclusivement à l'action inconnue ou mal connue du
subconscient, et c'est l'hypothèse animiste. Pour les autres, il faut y
voir, et c'est l'hypothèse spirite, l'action d'entités invisibles, qui
ne sont pas, ne sont pas encore, ou ne sont plus des hommes. Si l'on a
vu de purs savants, tels sir Oliver Lodge, et, tout récemment, le
professeur Crawford, admettre pour véridique cette seconde hypothèse,
d'autres savants tiennent fortement pour la première, et nombre se
contentent, comme l'a prouvé l'enquête instituée par notre confrère
l'Opinion, de réserver jusqu'à plus ample informé leur décision.
A quelque parti que l'on s'arrête, un fait est certain la nouvelle
science a droit de cité dans la science. Une autre constatation est non
moins évidente elle est encore dans tout le désordre du « déballage » et
de l'installation. Un inventaire s'impose, et un accord préalable sur
les questions précises de méthode et de contrôle. Il serait logique,
propose Maeterlinck, de commencer par le commencement, de démontrer
d'abord que la pensée peut exister sans cerveau, et existait en fait
avant qu'un cerveau ne fût né. « Si l'on y réussissait, l'existence
posthume et les phénomènes attribués au subconscient deviendraient
presque naturels, et, en tout cas, explicables. »

Et, négligemment, en paraissant résumer simplement des arguments déjà
produits, en rassemblant quelques précisions empruntées aux affirmations
les moins contestées de [605] la science positive, Maeterlinck dresse
péremptoirement ce faisceau d'argumentation préalable, offre aux-
métapsychistes les pierres d'assise de leur construction scientifique,
la base robuste propre à soutenir leurs recherches et édifier
logiquement toutes leurs espérances.

Pas de pensée sans cerveau. C'est la grande objection des
matérialistes... Ou, si l'on préfère une formule d'ordre plus générale
la: matière est la condition de l'esprit.
Or, esprit et matière apparaissent de plus en plus, au regard de la
science, comme les deux états différents d'une même énergie. La matière
inerte n'existe point. Le plus humble caillou comme l'ont prouvé les
expériences du D' Le Bon, est doué d'une activité intramoléculaire
fantastique, parcouru de tourbillons intérieurs capables, libérés, de
soulever des montagnes.

Qui a commencé ? La matière ou l'esprit ? Les faits eux-mêmes répondent.
Avant l'apparition de l'homme, la nature intelligente avait réalisé,
dans le monde des plantes, des poissons, des insectes, la plupart des
inventions merveilleuses devant lesquelles nous nous extasions encore.
Il y avait donc un esprit, qui fonctionnait sans organes, et des Idées
qui se réalisaient sans cerveau. C'est nous qui puisons dans l'immense
fonds d'intelligence de la nature toutes nos inventions. Nos pompes ne
sont qu'une copie de l'appareil cardiaque, nos bielles, un succédané de
nos articulations notre appareil photographique et notre télégraphe, un
plagiat de la chambre noire de notre oeil et de notre système nerveux...
Et tout le reste à l'avenant Combien de miracles, mécaniques ou sociaux,
naturels, dont l'humanité n'a pas encore su tirer parti ! Etrange
désincarnation et transmutation des chrysalides, dont le docteur Geley a
mis en lumière la troublante similitude avec les formations
ectoplasmiques des matérialisations. Emprunts mystérieux de l'activité
des insectes aux énergies ambiantes, que l'entomologiste Fabre, après
Paracelse, nous a révélés... La science, qui se rapproche si
complaisamment parfois de la [607] Magie, témoigne que ta pensée existe
partout sans cerveau, indépendante de la matière et antérieure à
celle-ci. N'est-ce pas, au propre, une pensée sans cerveau que celle de
nos ancêtres et de nos descendants, concentrée en chacun de nous, selon
les lois démontrées de l'hérédité ? Les constatations scientifiques de
ces dernières années rejoignent, par-dessus des millénaires, les
affirmations anciennes des religions et des occultistes. Les études
médicales sur l'hypnotisme et les fonctions nerveuses ont singulièrement
élargi le domaine de l'inconscient. Notre vie cérébrale n'est qu'une
bluette de clarté, pétillant sur l'immense brasier de vie de nos
souvenirs. Toute une énorme partie de .notre moi nous 'échappe, dont
nous ignorons l'existence et l'utilisation. L' « Hôte inconnu » .ne
représente pas seulement tout notre passé, mais tout notre avenir. Il
est admis qu'il .préexistait à notre moi présent. Est-il donc si
improbable qu'il lui survive ?
Toute une cohorte de savants indépendants, –qui ont fait trop longtemps
figure de parents pauvres parmi les augures officiels, appelés à
sanctionner les progrès de nos connaissances, et hostiles délibérément à
tous ceux accomplis en dehors d'eux, ont, par des expériences réitérées,
constaté, analysé et rigoureusement établi certaines manifestations
physiques des facultés de l'inconscient. La plus probable semble être
jusqu'ici celle de ce fluide vital, effluves indéfinissables qui émanent
sans interruption de notre être, et non seulement, de l'homme, mais des
animaux, des plantes, des minéraux, – de la nature entière, comme l'ont
dit les occultistes de tous les temps. Nous avons rapporté ici même,
d'après M. René .Sudre, tes expériences toutes récentes .du professeur
W.-J. Kilner, venant après celles de von Reichenbach, de Carl du Prel et
du colonel de Rochas, démontrant matériellement l'existence et les
propriétés de l'aura. Les mêmes radiations ; fluidiques expliqueraient
les manifestations spirites, et interviendraient plus que probablement
dans les expériences de matérialisation poursuivies [608] avec une
rigueur indiscutablement scientifique à l'Institut Métapsychique, par le
docteur Geley et ses assistants. Ces expériences attestent, en attendant
mieux, que notre être est beaucoup plus immatériel, plus mystérieux et
plus puissant, et sans doute aussi plus durable qu'on ne nous le laisse
croire.
Les expériences menées dans les laboratoires de nos métapsychistes qui,
suivant les tendances naturelles de la science, visent à se spécialiser,
ouvrent un champ illimité aux découvertes de détail. Mais le véritable
laboratoire aux trouvailles n'est-il pas en nous-mêmes ? Il y faut
peut-être des forces plus spirituelles que celles de notre esprit, une
concentration que seuls possédaient les prêtres et les mages des
anciennes religions, qui, en même temps que de purs savants, étaient
d'admirables saints.
Maeterlinck justifie ainsi l'existence de la théosophie à côté des
recherches métapsychiques, en même temps qu'il ressuscite le prestige,
cher à son cœur, inégalé et sans doute inégalable, des vieilles
religions du monde, qui s'aventurèrent si avant dans la pénétration de
tous les secrets, - hormis du grand secret, a jamais dérobé aux yeux des
mortels, et même des Dieux.
Ainsi donc, l'esprit, source de toute clarté comme de toute vie, est
l'unique certitude, la seule réalité éternelle. Et c'est dans l'homme
seul que l'on peut saisir Dieu. Tels sont les deux grands principes
demeurés vivaces à travers la prodigieuse végétation des religions, des
philosophies et des mythes, - à travers la ligne droite de l'occultisme,
qui ne fut jamais, sans excepter l'heure présente, que la protestation
de la raison humaine contre les affirmations arbitraires, les prétendues
révélations et l'étroitesse des dogmes, que ce fussent ceux de la foi
confessionnelle ou, plus simplement, de la science. Aveu d'ignorance
totale et invincible qui mène à une conception spiritualiste de
l'univers, suscite la plus haute, la plus désintéressée, la plus pure
des morales.
[609]
Le grand secret de l'humanité, caché avec tant de soin sous la
complicité sacrée des silences ou des rites, n'est que cette ignorance
sans espoir et cette négation sans bornes. Nous nous retrouvons, après
tant d'efforts, au point d'où sont partis et où ont abouti, en désespoir
de cause, nos grands instructeurs. Le grand secret, c'est qu'il n'y a
pas de grand secret. Le seul secret, c,'est que tout est secret. Et la
seule divinité que nous puissions espérer de connaître, c'est au plus
profond de nous, mais en nous seuls, qu'il faut la découvrir.
§
Avec une ironie un peu aisée, des esprits superficiels, - car ils n'ont
vu, en effet, que la surface de son œuvre, - ont raillé Maeterlinck
d'avoir pris tant de peine, suivi tant de détours pour en arriver à
cette conclusion négative. Puérile satisfaction de vanité pour les
critiques au jour le jour, les penseurs à la petite semaine, qui ont une
fois pour toutes ressemelé à leur pointure la devise du philosophe, ce «
Que sçay-je ? » indolent qui avait au moins le mérite de la modestie, de
se dire qu'ils possédaient infuse, et sans se donner autrement de peine,
la science approfondie des augures, et qu'ils pourront désormais, le
cœur léger et l'âme limpide, vaquer en paix à leurs petits passetemps.
Leur angoisse philosophique, s'ils en furent jamais tourmentés, se
ramène à cette boutade du bon Théophile Gautier, boutade un peu
cavalière, à la façon des romantiques, quand, par hasard, ils avaient le
désenchantement gai :

Rien ne sert à rien.
Et, d'abord, il n'y a rien.
Cependant tout arrive.
Mais cela est bien indifférent.
Les Homais de la métaphysique, adeptes assermentés de ce grand initié de
l'exotérisme séculaire qui a nom Ye-Men-Fou, les Bouvard et les Pécuchet
des lettres et des sciences, ne manqueront point, ne se sont pas privés,
déjà, de [610] louer, en termes mesurés, l'auteur du Grand .Secret
d'avoir une bonne fois coupé les vivres à l'illuminisme et mis en garde
les âmes crédules contre les tours de passe-passe de la charlatanerie.

Des esprits plus perspicaces, et certainement mieux informés,
restitueront à cette œuvre toute sa valeur positive et son admirable
portée. Ils éprouveront qu'il n'y a point de lecture plus exaltante et
plus inspiratrice, plus remontante et justificatrice de toutes les
espérances, que celle de cette étude, dont toutes les avenues semblent
confiner au néant et à l'impossible, à l' « A quoi bon ? » des grands
désespérés.

Certes, la magie de la forme est bien pour quelque chose dans cet
enivrement. Ce serait abuser d'une vérité, muée depuis beau temps en
lieu commun, que d'en redire toute la grâce et toutes les grâces, tout
le lyrisme convaincant, toute la lumière démonstrative sous le prisme
chatoyant des mots. A l'exemple de l'admirable Guyau, naguère.
Maeterlinck professe, avec combien de raison, et prouve surabondamment
qu'on peut être grand métaphysicien sans cesser d'être grand poète.
Jamais la pensée ne fut plus pénétrante sous le scintillement des
nuances jamais elle ne descendit si profondément au cœur des choses,
sous la nonchalance des digressions, le bondissement des aperçus, le
coup d'oeil en analyse aiguë des généralisations, l'audace et la largeur
d'un regard qui embrasse tout et n'omet rien. Et jamais non plus œuvre
de synthèse, sans rien céder de cette hauteur abstraite, de ce caractère
d'universalité auquel se mesurent les grandes œuvres, ne fut plus du
moment, et surtout du lendemain.

Je ne saurais mieux pressentir son action probable sur la pensée
philosophique actuelle, qu'en évoquant le sérieux d'enthousiasme avec
lequel les générations qui précéderont l'ère bergsonienne – en attendant
l'hégire d'Einstein, saluèrent les ouvrages de Guyau et la célèbre thèse
du bon Lachelier sur le Fondement de l'induction. Les premiers [611]
furent la Bible, et l'autre le bréviaire de nos méditations. L'œuvre de
Maeterlinck – le Grand secret ses deux aînés - restera comme la Vulgate
de l'inconnaissable. Ce sera demain l'Epître et l'Evangile de tous les
desservants de l'occultisme, de tous les officiants de la métaphysique
et du culte élargi de la recherche scientifique.

Quiconque ouvre son âme sincère aux ferveurs de notre âge y retrouvera
avec délices - surgeon vivace de l'ironie socratique et de la grande
critique cartésienne - ce doute passionné, qui est une des formes
d'esprit, sinon la plus caractéristique, de notre temps.
123
Résolution par laquelle l'intelligence, excluant tout parti pris et
renonçant à faire, bande à part, octroie libre pratique aux exigences du
sentiment et aux sourdes aspirations de l'instinct, écho profond du
subconscient, renverse les barrières qui réprimaient son élan, bouscule
les dogmes surannés des religions officielles et des sciences d'Etat,
pour se baigner hardiment, baptême revivifiant, dans l'effervescence
sous toutes ses formes, les remous attirants et le magnifique tumulte de
la vie. Fièvre dont on sent le frémissement jusque dans la forme
haletante et comme précipitée des chapitres du livre roman
cinématographique de l'inconnu, comme anxieux à tout instant d'avancer
et de retenir tout ensemble sa course vers le but message métaphysique
qui semble écrit en ondes hertziennes.

Sans doute manque-t-il à ce grandiose exposé l'esprit de système qui,
dans les constructions dialectiques de naguère, tenait solidement
indépendantes selon un plan initial, toutes les parties constituantes de
l'édifice. Constructions philosophiques qui allaient de pair avec les
constructions religieuses, au temps où il existait un positivisme de la
foi comme de la raison. Cathédrales tout d'un bloc, et dont la masse à
elle seule faisait autorité et commandait l'adhésion.
On ne bâtit plus aujourd'hui de cathédrales ni de systèmes massifs. Le
livre de Maeterlinck prototype des ouvrages philosophiques de demain,
donne plutôt l'image d'une [612] de ces cités sporadiques du
Nouveau-Monde, mieux encore, de ces corons qui s'élargissent en ordre
dispersé, et sans cesse en voie d'expansion aux abords de la mine, de la
fosse obscure et laborieuse d'où s'extrait, par dures parcelles le
minerai de l'effort 'humain. Vision qui comporte autant de noblesse et
de grandeur que l'autre.

Aujourd'hui, l'on n'ose plus conclure. Non par infirmité, mais par
vivacité et par exactitude d'esprit; par ce juste pressentiment que
toute conclusion est provisoire et partant entachée d'erreur, tout acte
de foi voué à l'incertitude fondamentale qui est à la base de toutes les
certitudes admises.
En même temps, l'on ne veut abandonner aucune des vérités professées,
aucune facette des affirmations séculaires, parce qu'on sent qu'elle
éternise, dans la seconde où elle brilla, un moment, un reflet de
l'introuvable vérité. Que valent nos garanties les plus décisives, alors
qu'un Einstein, d'une génération à l'autre, peut bouleverser
scientifiquement les certitudes les plus essentielles, les principes les
plus infaillibles de toute science et de toute foi ? Un autre Einstein
viendra demain révoquer en doute les théories du premier. Ainsi de
suite, à mesure que les coureurs de l'inconnaissable se repasseront le
flambeau… Aussi bien, toutes ces flambées de l'intelligence au long des
siècles, que sont-elles, que des feux-follets, des étincelles fugaces,
des illuminations vacillantes, sous l'éblouissement desquelles le grand
mystère transparaît chaque fois plus compact et plus impénétrable ?

Ces incertitudes, projetées dans le passé, ces flux et ces reflux de
jadis transposés dans le présent, donnent à la pensée de Maeterlinck le
saisissant reflet de la pensée de l'heure et de ses fluctuations. Libre
à certains critiques, extrémistes de la tradition et de la raison pure,
de lui reprocher; au nom de la logique, ces alternatives et ces
retraits, qui affleurent parfois la contradiction. C'est par là
justement que son effort, poussé jusqu'aux extrêmes limites de la
hardiesse spéculative, est vivant et humain, son irrésolution
univer-[613]selle et actuelle: Le mouvement d'une pensée a autant que
son contenu de valeur probative et d'intérêt substantiel. Survolant,
sans rien perdre de.sa sérénité, toutes les anxiétés et tous les
contrastes, se passionnant à tous les élans, malgré qu'ils se
contrarient, l'intelligence du poète est la plus compréhensive parce que
la plus mobile, la plus précise quoique la plus flottante, la plus
proche de nous tout en restant la plus haute…

En constatant l'impénétrabilité finale de la grande énigme,
l'immuabilité irrévocable du grand secret, à l'extrémité comme au seuil
de nos explorations pensantes, Maeterlinck ne prétend pas tout au
contraire restreindre notre poursuite spirituelle, réduire à néant
l'irrésistible impulsion qui nous chasse vers t'inconnu.

« Il n'y a pas de grand secret » équivaut à cette affirmation évidente
que tout est secret, que tout est mystère, que tout est profondément et
divinement attirant, dans l'infiniment petit comme dans l'infiniment grand.

Aujourd'hui comme autrefois triomphe cette notion du divin, « que
l'homme découvrit et fixa une fois pour toutes au plus haut de lui-même
». Nos ancêtres accordaient leur créance à l'existence de la divinité.
Nous croyons de préférence aujourd'hui à la divinité de l'existence.
Sous des formules dissemblables, c'est toujours la même foi - faut-il
dire la même illusion ?- dans laquelle communient avec une égale ferveur
dévots et mécréants.

Agnosticisme irréductible ou panthéisme illuminateur ce sont les deux
pôles entre lesquels a toujours oscillé, évoluera toujours apparemment
la pensée humaine la plus haute. La conclusion de Maeterlinck, bien
qu'il se soit abstenu de nous dire quel est, à lui, son grand secret, ne
saurait s'éloigner de celle du Yadjour-Veda :
« Quand l'homme sait voir tous les êtres dans le suprême Esprit, et le
suprême Esprit dans tous les êtres, il ne peut plus dédaigner quoi que
ce soit. »

Divinité de l'existence toute simple, et du miracle d'être [614] parmi
les êtres. Enchantement merveilleux de la vie la plus humble, qui est
toujours ta plus belle. C'est par là que le Maeterlinck du Grand Secret
rejoint celui des abeilles et des fleurs.

Lui aussi serait prêt à confesser -toute question confessionnelle mise à
part - comme notre pauvre Léon Bloy : «Tout ce qui arrive est adorable
». Et je suis bien sûr qu'il souscrit d'avance, de toute la ferveur de
sa pensée, à cette haute vérité - dont il porte lui-même témoignage, de
toute la sérénité et la puissance de son génie - vérité énoncée par un
sage (1) qui fut en son temps aussi un illuminé de la grâce :
« On peut trouver une éternité réelle dans le beau, le divin rêve de la
vie.»

PAUL OLIVIER.

(1) Eliphas Lévi.

 
Vous trouverez dans ces pages des informations sur l'ésotérisme en général mais plus particulièrement sur le Martinisme, la Franc-Maçonnerie et les Thérapies spirituelles.

Ma photo
Nom : Cyvard
Lieu : Noeux Les Mines, Pas de Calais, France
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