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vendredi 25 septembre 2009
  saint-martin chateaubriand faria gall
Comment résister à l'ironie, à la moquerie, en certains domaines ?

Voici un exemple classique concernant Louis-Claude Saint-Martin le «
philosophe inconnu » et le grand Chateaubriand, l'homme qui ne peut
sacrifier deux pages écrites par sa plume pour rectifier un jugement.

Je ne résiste pas au plaisir personnel de vous donner mon petit
commentaire d'autant qu'à Saint-Martin s'ajoutent d'autres objets de
moquerie de la part de l'homme qui « écrit d'outre-tombe » sur ceux
qu'il ne connaît, semble-t-il, qu'à travers des conversations mondaines.

Premier point à élucider quels sont les objectifs des trois hommes ?

Lcsm et Chateaubriand sur l'entremise du Peintre Neveu[1] <#_ftn1>

Pour Neveu, notre imagination peut nous conduire à faire se rencontrer
deux hommes qui pourraient avoir des « points communs ».

Lcsm veut-il « recruter » un adepte ?

Pour Chateaubriand, l'imagination permet moins de facilités.

Il est intéressant à lire les lignes qui suivent de constater la mode
qui veut que l'on reçoive, dans certaine société, les hommes de
l'étrange. Lcsm certes, mais encore Gall, mais encore Faria, mais …

Intérêt, utilisation de « bouffons » pour amuser « la bonne société »,
servir la soupe à la fascination de l'étrange, de l'inconnu… ?

Norme de la pensée préconçue, l'homme de l'étrange est objet de
moquerie. Le mot facile est vidangé sur celui qui, charlatan ou homme de
l'art, tente une approche « différente » de la vie sociale.

Chateaubriand est aussi dans son rôle de défenseur de valeurs du
catholicisme quand il moque les « hérétiques ». Toutefois, en leur
accordant un « espace vital », il leur permet de sortir de la nasse
réservée aux hérétiques, la nasse de la mort sociale, la nasse de la
dérision, la nasse du non-être.

Là se situe tout le nœud de ces nécessaires moqueries d'enfants. Ils ne
savent pas, ils refusent de savoir, ils rejettent la possibilité… ils
acceptent les miracles, ils acceptent les anges et les démons, ils
acceptent l'infaillibilité d'un homme. Une approche différente du monde
de leur approche de leur monde est mise hors limites. Charlatans, fous,
… il est interdit de supposer que par vos propos une quête de l'humain
soit possible. Le miracle de la sainte Messe est possible, la tentative
d'un lcsm d'aborder le monde sous l'aspect de l'humain est une
impossibilité.

L'athée tient de semblables raisonnements. La matière permet la pensée,
selon lui. Ni âme, ni esprit ne se trouvent dans la matière.

Rejoignons un Chateaubriand, qui parait affamé de bruits spiritalistes
(le mot spiritisme sera inventé par Rivail alias Kardec), moqueur et
parce qu'il aura reçu son encensement « revenant » à une mesure de propos.

Question médicale : le mot théomane qualifiait une maladie mentale, le
mot athéomane a-t-il jamais qualifié la maladie de l'athée qui perçoit
la seule matière, même dans l'amour, et le seul raisonnement pour
accéder à toute chose et à tout être ?
Mariette Cyvard

Mémoires d'outre-tombe - Page 300
<http://books.google.fr/books?id=YUU0AAAAMAAJ&q=Saint-Martin+philosophe+inconnu&dq=Saint-Martin+philosophe+inconnu&lr=&client=firefox-a>
de François-René Chateaubriand – 1910 vol. 2

… Madame de Clermont-Tonnerre m'attira chez elle. Nous avions une
grand'mère commune, et elle voulait bien m'appeler son cousin. Veuve du
comte de Clermont-Tonnerre [300][2] <#_ftn2>^1 , elle se remaria depuis
au marquis de Talaru[3] <#_ftn3> ^2 . Elle avait, en prison, converti M.
de La Harpe[4] <#_ftn4> ^3 . Ce fut par elle que je connus le peintre
Neveu, enrôlé au nombre de ses cavaliers servants ; Neveu me mit un
moment en rapport avec Saint-Martin.

M. de Saint-Martin[5] <#_ftn5> ^4 avait cru trouver dans Atala certain
argot dont je ne me doutais pas, et qui lui prouvait une affinité de
doctrines avec moi. Neveu, afin de lier deux frères, nous donna à dîner
dans une chambre haute qu'il habitait dans les communs du
Palais-Bourbon. J'arrivai au rendez-vous à six heures ; le philosophe du
ciel était à son poste. A sept [301] heures, un valet discret posa un
potage sur la table, se retira et ferma la porte. Nous nous assîmes et
nous commençâmes à manger en silence. M. de Saint-Martin, qui,
d'ailleurs, avait de très-belles façons, ne prononçait que de courtes
paroles d'oracle. Neveu répondait par des exclamations, avec des
attitudes et des grimaces de peintre ; je ne disais mot,

Au bout d'une demi-heure, le nécromant rentra, enleva la soupe, et mit
un autre plat sur la table : les mets se succédèrent ainsi un à un et à
de longues distances, M, de Saint-Martin, s'échauffant peu à peu, se mit
à parler en façon d'archange ; plus il parlait, plus son langage
devenait ténébreux. Neveu m'avait insinué, en me serrant la main, que
nous verrions des choses extraordinaires, que nous entendrions des
bruits : depuis six mortelles heures, j'écoutais et je ne découvrais
rien. A minuit, l'homme des visions se lève tout à coup : je crus que
l'esprit des ténèbres ou l'esprit divin descendait, que les sonnettes
allaient faire retentir les mystérieux corridors ; mais M. de
Saint-Martin déclara qu'il était épuisé, et que nous reprendrions la
conversation une autre fois; il mit son chapeau et s'en alla.
Malheureusement pour lui, il fut arrêté à la porte et forcé de rentrer
par une visite inattendue : néanmoins, il ne tarda pas à disparaître. Je
ne l'ai jamais revu : il courut mourir dans le jardin de M.
Lenoir-Laroche, mon voisin d'Aulnay[6] <#_ftn6>.

[302]

Je suis un sujet rebelle pour le Swedenborgisme : l'abbé Faria[7]
<#_ftn7> ^1 , à un dîner chez madame de Custine, se vanta de tuer un
serin en le magnétisant : le serin fut le plus fort, et l'abbé, hors de
lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d'être tué par le serin :
chrétien, ma seule présence avait rendu le trépied impuissant.

Une autre fois, le célèbre Gall[8] <#_ftn8> ^2 , toujours chez madame de
Custine, dina près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle
facial, me prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui
j'étais, raccommoder sa science d'une manière dont j'étais honteux pour
lui. La forme de la tête peut aider à distinguer [303] le sexe dans les
individus, à indiquer ce qui appartient à la bête, aux passions animales
; quant aux facultés intellectuelles, la phrénologie en ignorera
toujours. Si l'on pouvait rassembler les crânes divers des grands hommes
morts depuis le commencement du monde, et qu'on les mît sous les yeux
des phrénologistes sans leur dire à qui ils ont appartenu, ils
n'enverraient pas un cerveau à son adresse : l'examen des bosses
produirait les méprises les plus comiques.

Il me prend un remords : j'ai parlé de M. de Saint-Martin avec un peu de
moquerie, je m'en repens. Cette moquerie, que je repousse
continuellement et qui me revient sans cesse, me met en souffrance ; car
je hais l'esprit satirique comme étant l'esprit le plus petit, le plus
commun et le plus facile de tous ; bien entendu que je ne fais pas ici
le procès à la haute comédie. M. de Saint-Martin était, en dernier
résultat, un homme d'un grand mérite, d'un caractère noble et
indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient élevées
et d'une nature supérieure. Ne devrais-je pas le sacrifice des deux
pages précédentes à la généreuse et beaucoup trop flatteuse déclaration
de l'auteur du /Portrait de M. de Saint-Martin fait par lui-même*[9]*
<#_ftn9>/ ^1 ? Je ne balancerais pas à les effacer, si ce que je dis
pouvait nuire le moins du monde à la renommée grave de M. de
Saint-Martin et à l'estime qui s'attachera toujours à sa mémoire. Je
vois du reste avec plaisir que mes souvenirs ne m'avaient pas trompé :
M. de Saint- Martin n'a pas pu être tout à [304] fait frappé de la même
manière que moi dans le dîner dont je parle ; mais on voit que je
n'avais pas inventé la scène et que le récit de M. de Saint-Martin
ressemble au mien par le fond,

« Le 27 janvier 1803, dit-il, j'ai eu une entrevue « avec M. de
Chateaubriand dans un dîner arrangé pour cela, chez M. Neveu, à l'École
polytechnique[10] <#_ftn10> ^1 . J'aurais beaucoup gagné à le connaître
plus tôt : c'est le seul homme de lettres honnête avec qui je me sois
trouvé en présence depuis que j'existe, et encore n'ai-je joui de sa
conversation que pendant le repas. Car aussitôt après parut une visite
qui le rendit muet pour le reste de la séance, et je ne sais quand
l'occasion pourra renaître, parce que le roi de ce monde a grand soin de
mettre des bâtons dans les roues de ma carriole. Au reste, de qui ai-je
besoin, excepté de Dieu ? »

M. de Saint-Martin vaut mille fois mieux que moi ; la dignité de sa
dernière phrase écrase du poids d'une nature sérieuse ma raillerie
inoffensive.


------------------------------------------------------------------------

[1] <#_ftnref1> La jeune République donne mission aux deux
"instituteurs" de dessin d'art et d'architecture, le peintre Neveu,
l'ingénieur-architecte Louis Baltard, par la voix de la Commission des
travaux publics, d'emprunter sur le fonds des biens saisis et mis sous
séquestre lors des années précédentes, tout ce dont ils pouvaient avoir
besoin dans le cadre de leur enseignement. Ce fonds constitue un des
patrimoines de l'école Polytechnique.

Lorsque l'École Polytechnique fut fondée, par décret de la Convention,
il était nécessaire d'organiser le cours sans retard et de rassembler
les instruments de travail utiles à l'enseignement. Aussi, les premiers
professeurs furent autorisés à faire leur choix aux magasins formés par
les saisies d'émigrés et les débris des collections d'académies
dissoutes. A côté de précieux instruments de physique, de modèles de
marine, de machines, les délégués de l'École se firent délivrer, avec
l'assentiment de la « Commission temporaire des arts », des dessins,
gravures, moulages et œuvres d'art. C'est ainsi que le peintre Neveu, «
instituteur de dessin », emporta du dépôt de Nesle plus de trois cents
dessins et gravures, que Baltard, « instituteur d'architecture », puisa
dans les portefeuilles de l'ancienne Académie d'architecture et que les
bibliothécaires ramassèrent d'excellents volumes aux « dépôts
littéraires ». Plus tard, en 1797 et 179S, Monge fit donner à l'École
des curiosités scientifiques et des livres, parmi les objets abandonnés
à la France par le pape au traité de Tolentino.

[2] <#_ftnref2> /1. Stanislas-Marie-Adélaïde, comte de Clermont-Tonnerre
(1757-1792), l'un des membres les plus éloquents de l'Assemblée
constituante. Le 10 août 1792, une troupe armée pénétra dans son hôtel,
sous prétexte d'y chercher des armes. Conduit à la section, il fut
frappé en chemin d'un coup de feu tiré à bout portant ; il se réfugia
dans l'hôtel de Brissac, où la populace le poursuivit et le massacra./

[3] <#_ftnref3> /2. Louis-Justin-Marie, marquis de Talaru (1769-1850).
Il fut quelque temps, sous la Restauration, ambassadeur de France à
Madrid. Nommé pair de France, le 17 août 1815, par la même ordonnance
que Chateaubriand, il siégea dans la Chambre haute jusqu'au 24 février
1848./

[4] <#_ftnref4> /3. On lit dans la Vie de M. Emery, par l'abbé Gosselin,
t. I, p. 130 : « Mme la comtesse Stanislas de Clermont-Tonnerre,
incarcérée au Luxembourg avec La Harpe, avait été l'instrument dont Dieu
s'était servi pour la conversion de ce littérateur. Ce fait, rapporté
sur un simple ouï-dire par M. Michaud, dans la Biographie universelle
(Supplément, article Talaru), est positivement attesté par M. Clausel de
Coussergues, dans sa lettre à M. Paillon, du 20 mars 1843. »/

[5] <#_ftnref5> /4. Louis-Claude de Saint-Martin, dit le Philosophe
inconnu (1743-1803). Ses principaux ouvrages sont l'Homme de désir et le
Ministère de l'Homme-Esprit. Il avait publié en 1799 un poème intitulé :
Le Crocodile ou la Guerre du bien et du mal, arrivée sous le règne de
Louis XV, poème épico-magique en cent-deux chants, par un amateur de
choses cachées. /

[6] <#_ftnref6> /1. Jean-Jacques Lenoir-Laroche (1749-1825), avocat,
député de Paris aux États-Généraux, ministre de la police du 16 au 28
juillet 1797, député de la Seine au Conseil des Anciens (1798-1799),
membre du Sénat conservateur (1799-1814). Napoléon l'avait fait comte,
Louis XVIII le fit pair de France dès le 4 juin 1814, et, par ordonnance
du 31 août 1817, décida que la dignité/ /de pair serait héréditaire dans
sa famille. Chateaubriand aurait pu apprendre de son voisin d'Aulnay
comment on peut cultiver, sous tous les gouvernements, l'Art de garder
ses places./

[7] <#_ftnref7> /1. L'abbé Joseph Faria ^et non Furia, comme on l'a
imprimé dans toutes les éditions des Mémoires), né à Goa (Indes
orientales) vers 1755, mort à, Paris en 1819. Il avait acquis comme
magnétiseur une réputation qui lui valut d'être mis à la scène, dans un
vaudeville intitulé la Magnétisniomanie. Tout Paris voulut voir l'abbé
Faria sous les traits de l'acteur Potier. Après le théâtre, le roman.
Dans le Comte de Monte-Cristo, d'Alexandre Dumas, le célèbre magnétiseur
joue un rôle important. Le romancier le fait mourir au château d'If./

[8] <#_ftnref8> /2. François-Joseph Gall (1758-1828), célèbre médecin
allemand, né à Tiefenbrunn, près de Pforzheim (grand-duché de Bade). Il
fut naturalisé français le 29 septembre 1819. L'un des créateurs de
l'anatomie du cerveau, il fonda sur un ensemble d'observations exactes
et d'applications hasardées la prétendue science de la phrénologie, qui
fit tant de bruit, dans les premières années de ce siècle, parmi les
médecins et les philosophes. Son principal ouvrage, paru de 1810 à 1818
en 4 volumes in-4°, accompagnés de 100 planches, a pour titre : Anatomie
et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en
particulier, contenant « des observations sur la possibilité de
reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l'homme
et des animaux par la configuration de leur tête »./

[9] <#_ftnref9> /Mon portrait historique et philosophique, par M. de
Saint-Martin. Cet écrit posthume du Philosophe inconnu n'a été imprimé
que tronqué et très incomplet./

[10] <#_ftnref10> /1. Saint-Martin dit que le dîner chez M. Neveu eut
lieu à l'Ecole polytechnique. Chateaubriand nous a dit tout à l'heure
que ce dîner avait eu lieu dans les « communs du Palais-Bourbon ». Les
deux récits ne se contredisent point. Le dîner est du 27 janvier 1803,
et à cette date l'Ecole polytechnique était installée au Palais-Bourbon
; c'est seulement en 1804 qu'elle fut transportée dans l'ancien collège
de Navarre, rue de la Montagne Sainte-Geneviève./

 
mercredi 23 septembre 2009
  le siècle des lumières fin
*Commentaire 2*

*L'encyclopédie*

Encyclopédie ou « ordre dans le chaos des connaissance » ?

Diderot, le maître d'œuvre de l'encyclopédie, précise : l'encyclopédie
et l'enchainement des connaissances, leur approche par ordre alphabétique.

Le procédé nous vient de Chambers, un franc-maçon, sa Cyclopaedia est
récupérée, par traduction, par Diderot pour construire l'Encyclopédie.

Ramsay annonce la publication de l'ouvrage. Le Breton, franc-maçon des
premières heures, propose la traduction à Diderot et devient l'éditeur
de l'Encyclopédie.

En quoi l'Encyclopédie porte la marque des lumières ?

Nos connaissances ne sont plus transmises par la « théologie » ni par «
l'humanisme », elles ouvrent les portes d'une réflexion, d'une
recherche, donc de la science et de la technique.

Une différence fondamentale, avec l'Encyclopédie, le lecteur n'est pas
en admiration devant un savoir-faire (admiration des constructeurs de
cathédrale, par exemple) ; le lecteur entre dans une connaissance
rationnelle.

Des partisans de l'admiration, comme Louis-Claude de Saint-Martin, aux
partisans de la connaissance rationnelle, il n'y aurait pas d'opposition
puisque les deux peuvent se compléter, l'opposition vient dans
l'exigence de la domination d'un système sur l'autre.

L'homme a besoin d'admirer pour vivre, et l'homme a tout autant besoin
d'utiliser l'ensemble de ses capacités, dont le raisonnement, pour mieux
utiliser les ressources disponibles nécessaire à la vie.

Un point me parait important, il y a peu nous avions la possibilité
d'acquérir, tous ou presque, l'encyclopédie en version numérisée. Fut-ce
un succès d'édition ?

L'encyclopédie, sans le soutien de mécènes, aurait-elle pu continuer ?

Les encyclopédistes ont-ils « vécu » de leur œuvre ?

Les « abonnements » ont-ils été suffisants pour assurer la continuation
de la publication ?

*Les hommes des lumières*

Ils sont nombreux et ils sont humains. En faire des divinités, des héros
ou des exemples reste dangereux.

Je m'amuse à citer Voltaire qui construit sa fortune en trafiquant des
fournitures à l'armée. Cela ne gêne en rien l'admiration que je porte à
l'œuvre.

Parmi les oubliés des lumières je vais vous citer quelques hommes qui
m'interpellent à titres divers.

Beaumarchais

Le marquis de Sade

Madame de Pompadour

Goethe

Lizardi, Lisboa

Novikov

Moratin

Vico

Ducimetière

Krasicki

Reynold

Zimmermann, Euler, Bernoulli

Jacobi, Klopstock, Eberhard

Hutcheson

Swift, Gibbon

La Mettrie, Raynal,

… j'ai autant que possible évité de rappeler ceux qui sont trop bien
installés dans le Panthéon des hommes de lumières, je rappellerai
pourtant les noms déjà cités de Linné, de Lavoisier, de Pinel.

*les oppositions
*

Des idées continuent d'avoir cours et d'être mise en valeur pendant ce
siècle et ceux qui suivent :

L'égalité est opposée à l'inégalité naturelle, la noblesse et la roture.

L'ordre du monde trouvé et prouvé par les raisonnements est rejeté au
profit des révélations.

La valorisation de la hiérarchie opposée non seulement à l'anarchie mais
surtout à la démocratie.

Le rejet de droits de l'homme, pour les devoirs des hommes, ou les
droits 'du' Dieu …

Rejet de la souveraineté des peuples, et mise en valeur de la nécessité
de l'obéissance. Un homme Roi, empereur, Tyran, Führer peut conduire un
peuple à s'abîmer dans ses idées.

Des problèmes de fond se posent avec la primauté du raisonnement sur
toute autre forme d'accès au réel et pour réguler la vie sociale.

Ces courants opposés sont actuellement représentés, entre autres, par
des tenants de la théorie de l'évolution et des tenants du créationnisme.

A noter que le créationnisme présente un énorme avantage sur l'évolution
puisque la réflexion, la recherche… ne sont plus nécessaires, toutes les
réponses à toutes les questions sont fournies par les « révélations ».

La théorie de l'évolution et les courants scientifiques sont moins
avantageux à la paresse ou à la soumission, ils exigent en effet de
pouvoir être remis en chantier, évoluent avec les découvertes ; ils
contraignent les individus à se mettre en mouvement vers plus de savoir,
plus de travaux, plus d'études…

Le principe d'autorité, magister dixit, remis en cause par le
questionnement individuel, la recherche, la réflexion… il faut bien
admettre que certains peuvent préférer manger le foin, d'autres cultiver
le foin qu'ils donnent à manger, et qu'ils sont relativement peu
nombreux à préférer quitter la téloche vide caboche pour entrer dans
l'univers impitoyable de la recherche, du questionnement, du partage et
du respect des « libertés de penser ».

*Pour conclure*
je me rends compte que de longs textes, des arguments ne peuvent faire
poids contre quelques clichés flatteurs d'egos, contre la prétention
franco-française à une supériorité dans l'art du penser.

Notre ego préfère croire que Voltaire alla enseigner Frédéric de Prusse
et la grande Catherine de Russie, plutôt que d'accepter le fait qu'il
n'en fut qu'un bouffon de cour, un objet à la mode.

Un citron à presser dont on tire, nécessité de la communication déjà, ce
dont on a besoin pour plaire à quelques prétentieux et à retarder toute
réforme, et dont on jette tout propos qui « ne convient pas » à la
grandeur d'une « Majesté ».

Il est des combats pour inutiles qu'ils soient à prolonger, qui méritent
pourtant quelques roulements du tambour de guerre.

La France se veut une nation prétentieuse, elle est une petite nation
parmi d'autres petites nations. Seule une Europe, forte, construite,
intelligente, peut prendre place dans le concert des « nations ».

 
  le siècle des lumières II
*II*

*Commentaire 1 *

*Les idées des lumières*

*Idées religieuses *

En étais-je venu à vous dire que le siècle des lumières était un siècle
de chrétien puisqu'il débouchait sur l' « universel » amour : amour de
soi, amour d'autrui, amour …

Le siècle des lumières ne remet pas en question la foi, il n'est pas «
athée ».

L'homme des lumières repousse le « bigot », « l'homme-machine ».

Les dogmatiques et les dogmes ne sont pas dans le champ de l'homme des
lumières. L'église est combattue dans certains de ses aspects.

Pour combattre cette église le plus simple fut de décrire les « autres
religions », la nécessité d'une liberté des consciences se fait jour, et
la tolérance combat le prosélytisme.

Nous pouvons considérer que Louis 14 crée le siècle des lumières en
révoquant l'édit de Nantes. La charité du roi très chrétien voulait qui
il y ait « un roi, une loi, une foi ». Cette charité est essentiellement
d'accaparement, de mise en place d'un pouvoir sur l'exercice d'une très
éventuelle liberté.

L'autorité du roi, représentant de Dieu, s'arrête avec la capacité
d'utiliser la conscience individuelle. L'homme peut accéder à lui-même
sans intermédiaires, sans hiérarchie. Corollaire de la liberté de
conscience, l'homme reçoit le droit à l'erreur.

Il est intéressant de constater que l'église de France n'est pas « une
», ni unie. Elle manifeste des querelles internes violentes,
condamnation des jansénistes, expulsion des jésuites… de telles
querelles permettent aussi de ne plus considérer l'église comme source
d'une unique pensée nourrie de la vérité des évangiles. Plus que les
descriptions des autres courants religieux (juifs, musulmans, divers
paganismes, zoroastrisme…) ce sont bien les grandes oppositions de
prélats, ou les faiblesses de quelques-uns d'entre eux, comme les
fanatismes ou les incompétences des prêtres, qui permettent de repenser
« la voie unique » de l'église de Rome ou de l'église Gallicane.

Le déisme semble, dans notre vision actuelle de ce siècle, représenter
le sommet de la pensée du siècle des lumières, entre foi et raison. Il
existe un grand architecte, il est intervenu dans l'univers, il a mis en
place des lois de fonctionnement qui s'inscrivent dans la nature des
êtres vivants.

La religion dite « naturelle » s'oppose à la religion « surnaturelle,
révélée ».

La diversité religieuse est créatrice de difficultés dans la vie
quotidienne. Lorsqu'une population veut imposer son mode de vie, nouveau
ou renouvelé, à une population qui « est dans ses routines », ou qui vit
selon ses normes, des problèmes se posent. La tolérance, comme
l'intolérance peuvent aussi recevoir les limites du raisonnable. Pour
que les hommes puissent vivre en paix dans un secteur géographique
donné, il semble nécessaire que l'espace vital et le mode de vie de
chacun soit tolérable pour les autres. Vivre en paix implique des
frontières qui marquent bien la zone de paix.

Idées scientifiques

Le personnage qui figure la Science du siècle des lumières est Newton :
l'homme qui a su réduire à un principe simple la diversité des
mouvements des corps célestes… l'homme qui a établi la loi de la
gravitation[1] <#_ftn1> qui a mis à mal la physique de Descartes.

Ce rêve d'une explication simple, quasi unique, de l'univers continue à
vivre dans quelques crânes fous, le dernier essai échoué était la
théorie des cordes.

Les inventions, (on oublie qu'il y en eut aussi avant le 18^e ),
semblent permettre d'espérer que l'homme va devenir le maître « absolu »
de ses conditions de vie !

Au désir, relativement naturel de science et de savoir, s'oppose le
scientisme où la volonté d'imposer à d'autres une forme de vie supposée
idéale, parfaite, un homme en connaissances et en savoirs, la science
magnifiée par quelques réussites et l'oubli de ses échecs.

Les hommes s'associent en sociétés, ils correspondent entre eux, on
entre par reconnaissance des aptitudes dans ces Académies.

Plus que la science qui est incontournable et respecte les règles de la
conquête des savoirs, le scientisme posera autant de problèmes que le
dogmatisme religieux. Le prêtre connaissait la vérité, la voie, la vie…
le scientiste, du haut de ses diplômes sait, condamne, indexe, … le
scientiste nous fait volontiers croire que sa science va nous procurer «
la terre promise, l'éden, les lendemains qui chantent, l'herbe plus
verte… ».

Comme il est d'usage, tout ce qui vient de l'humain porte ombre et
lumière. Aucun système n'offre une possibilité d'adhésion totale à ce
qu'il propose.

Attention, se montrer prudent est différent de l'acceptation brutale ou
du rejet complet des données fournies.

Les grandes conquêtes scientifiques sont encore le fait de quelques
hommes isolés dans leurs travaux. Les applications techniques sont
relatives à des groupes humains dominés par la notion de rentabilité.

On oublie sans doute que la science s'est constituée sur un système
efficace : la classification.

A la base de ce système, Linné, lequel avec prudence, tout en classant
l'homme parmi les mammifères, le distingue des autres animaux. Et
pourtant, cela provoque des explosions chez ceux qui veulent que l'homme
soit « le sommet de la création, le roi du monde » !

Le système prouve son efficacité, Lavoisier l'utilise en chimie, Vicq
d'Azyr en Anatomie, Pinel pour les maladies.

Il est pourtant difficile de retrouver rarement leurs noms, et quelques
autres, dans notre littérature ou dans nos études scolaires.

Que l'on puisse considérer que ces idées nouvelles soient l'œuvre d'une
communauté d'intellectuels européens qui vont ainsi remuer les opinions
reçus et permettre à « l'opinion des individus » de se constituer.

Petit rappel utile : la réponse Dieu, de nos jours nous dirions la
Science, à toute question que l'homme se pose ou pose est quand même
plus agréable à la paresse que de se contraindre à des recherches, que
de se mettre à constituer son propre arsenal pour se constituer un fonds
qui permette à la pensée de se mettre en action, qui incline à la
réflexion. Comme tout cela ne débouche pas automatiquement sur des
réponses valables ou validées… la paresse aidant, l'intégrisme peut
lever ses étendards et redonner à l'homme l'unique réponse comme
incontournable.

Si j'urine sur mes chaussures, c'est que Dieu l'a voulu, ce ne peut pas
être parce que je ne suis pas assis, parce que je suis inattentif, parce
que …

*Commentaire 2*

*L'encyclopédie*


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[1] <#_ftnref1> Le fluide universel de Mesmer sera lui rejeté… quelques
points qui justifient le rejet pourraient être attribués à la gravitation…

 
mardi 22 septembre 2009
  le siècle des lumières I
Histoire de France pour crottin

/ /

/ /

/L'histoire d'un pays repose sur des faits ! l'histoire de l'historien
repose sur une « vision » des faits choisis et interprétés./

/Il semble que depuis trop longtemps l'histoire qui nous est proposée
soit une histoire pour « gens de la bonne société » dans laquelle la «
courtoisie » passe avant la réalité. Autrefois, le cinéma ne présentait
pas « les héros sanglants ou morts » mais les héros vivants ou
survivants à la rigueur./

/Dans les lignes qui suivent, je découvre une histoire pour les
crottins. Bien léchée, bien « courtoise », bien faite pour crottiniser
le lecteur, tant le style en est agréable. On se croirait à la messe du
20 h de nos journaux télévisés : « le meilleur des mondes possibles »
est de retour ! /

/ /

/Le texte : citations et références en fin de parcours :/

/ /

*Le XVIIIe*

*siècle est qualifié de « siècle des Lumières ^1 » en raison de*

*l'influence de nouvelles ^2 idées portées par une communauté ^3 européenne*

*d'intellectuels. Ce siècle, marqué par le long règne de Louis XV,*

*voit émerger le rôle d'une opinion publique ^3 de plus en plus
incontrôlable,*

*quand la liberté de parole ^4 et l'autonomie ^5 de réflexion deviennent*

*les valeurs de l'homme « éclairé ^6 ». La France du XVIIIe siècle, au*

*milieu des conflits armés européens et des rivalités économiques avec*

*l'Angleterre, est le pays de référence ^7 de l'Europe cultivée. Avec pour*

*bagage le statut de grande puissance ^8 , elle entre dans une ère de
rayonnement ^9 *

*international apte à diffuser l'esprit des Lumières ^10 aux autres*

*nations, par le biais de la langue ^11 française et de ses idées
véhiculées*

*par*

*/l'Encyclopédie ^12 /*

*de Diderot et D'Alembert.
*

(ce texte peut se trouver sur la toile)
**

Commentaire 1 :

*Siècle des Lumières ^1 *

Une idée forte du siècle des lumières : l'universalité opposée aux
diversités, en combat contre les particularismes ; les inconscients du «
relativisme ».

L'homme civilisé opposé à l'homme sauvage dit aussi « bon sauvage » ne
vivant pas dans la « civilisation »

*Critique *:

Nos révolutionnaires préparent un calendrier « universel » : désormais
lors de Vendémiaire les vendanges se feront en Suède, comme sur
l'équateur, comme à Bordeaux ou sur la butte Montmartre.

Inutile de dire qu'en frimaire, il n'y aura pas besoin de réfrigérateurs
au Bénin !

La « communauté européenne » des mâles blancs évolués technologiquement
va tenter d'imposer l'anéantissement des « communautarismes ».

L'universaliste va porter SA civilisation dans l'univers, et il commence
comme Picrocole (ami et ennemi de Grandgousier père de Gargantua) par la
planète Terre et son plus proche voisin.

L'universaliste va changer son masque, il devient le mondialiste, tous
les hommes de la planète dans le libéralisme et le nine to five, se
nourrissant de hamburger frites dans des chaînes de fast food.

N'ont-ils pas raison, ces mondialistes quand le travail produit par
alcaca i dada montre qu'un intégrisme conduit à l'égoïsme au refus des
valeurs partagées, à la négation d'une partie de l'humanité, la femme,
soit un peu plus de la moitié.

Nos révolutionnaires ont posé le socle « des droits de l'homme » ; cela
donne même une déclaration universelle des droits de l'homme. Et
pourtant, bizarrerie toute humaine, les catholiques romains apostoliques
qui ne refusent pas, pas tout à fait, les droits de l'homme, préfèrent
parler des « droits de Dieu et de la Religion »…

L'homme universaliste ou mondialiste n'est pas un homme, c'est Zeus
olympique et son tribut de sponsors.

Il raisonne, il panse, il pense plus rarement et plus difficilement.

Parce qu'il raisonne, il suppose que son raisonnement est Raison.

Les universalistes savent que la vérité n'existe pas puisqu'ils la
cherchent et ne l'ont pas trouvé. Un tel raisonnement montre l'ampleur
de leurs capacités.

Leurs ennemis et eux-mêmes combattent par la vertu suprême et «
universelle » de l'ironie, source de toute sagesse et mère des grandes
destructions.

Les uns s'emparent du Divin universel, par ironie un groupe de quelques
hommes perdus de prétention en font un grand architecte uni vers celle
de la quête du bonheur, selon son raisonnement. Il est pourtant bien
vrai que ce qui rend un mâle occidental blanc heureux doit rendre tous
les hommes de la planète heureux, et tant pis pour sa femme et donc
toutes les femmes de ladite planète.

Fin du créationnisme, qui donnait pour réponse à toute question : Dieu…

Les autres dominent l'universel humain, plongent l'humanité dans la
matière et les 5 sens, ils en perdent d'ailleurs le sens de l'équilibre
et quelques autres, tout aussi munis d'appareils que l'odorat ou le
toucher !

A l'aide de l'évolutionnisme, cet homme s'engage dans la conquête du
savoir, des connaissances, de la technologie. Il tente d'en écarter les
femmes en raisonnant : « un cerveau moyen d'homme occupe un volume de
1500 cc, l'homme est donc, naturellement supérieur à la femme dont le
cerveau est de 1000 cc »

Beau raisonnement, il est vrai, qui doit oublier, au passage, que pour
gérer des attributs sexués mis en évidence à l'extérieur de son corps,
il lui faut souvent utiliser 90% de ses ressources intellectuelles.

Il est tout aussi intéressant de constater que la femme entrera dans le
jeu. Son intelligence lui permet de laisser croire à sa faiblesse et au
besoin d'un mâle technologiquement supérieur.

Le plus beau moment de cet homme universaliste, éclairé, évolué et
évoluant… se situe avec notre Robespierre et la magnifique période
historique de « la Terreur ».

Autre aspect de l'universalisme, nous venons de rencontrer l'universel
comme abstraction, rencontrons l'universel comme relatif absolu. Les
Lumières s'interdisent de fonder quoi que ce soit sur quoi que ce soit
puisqu'ils ont détruit les deux notions antagonistes de Dieu ou de sa
négation, pour laisser place non pas au doute mais au principe
d'incertitude.

La science humaine exige de s'affranchir des dogmes religieux, et met en
place la dogmatique scientifique.

Le philosophe des lumières n'a pas su détruire Dieu, il a détruit la
métaphysique, il a brisé la Raison pour aduler le raisonnement.

A la folie dérisoire d'un monde strictement confiné au Divin, le siècle
des lumières nous offre l'inhumain avec ses machines gouvernant l'homme,
avec ses technocrates bureaucrates administrateurs selon des principes
où l'homme est évacué, rendu totalement absent d'une quelconque réalité
ou récupéré comme une machine à moindre coût et plus jetable qu'un robot.

Commentaire 2 :

*Aspects positifs des lumières*

Universel, au sens le plus prétentieux, c'est ce qui vaut pour
l'univers. Qui dit univers suppose qu'il parle de son jardin, de sa
commune, et des zones d'une pensée marécageuse environnante.

Soyons moins agressif, l'idée d'universel est une idée sortie du UN,
lequel 1 nous vient du religieux. Il est même possible de dater sa
naissance : Deutéronome : c'est le seigneur qui est dieu : il n'y en a
pas d'autre que lui.

S'il y eut d'autres dieux un ou unique, celui là est posé comme le Dieu
maître de toute autorité, maitre de toute capacité. La foi est détachée
d'une origine sociale ou géographique, elle reçoit mission de gouverner
l'humanité. L'église est catholique, ce qui signifie universelle.

L'universel exige un « pouvoir » universel, allié à la foi universelle.

Ce pouvoir s'incarne dans « l'empire » lieu de tout pouvoir universel,
image du tout pouvoir divin.

L'église catholique, premier, l'empire second, les « universaux » sont
en place. Le combat peut commencer.

Enfin, il aurait pu commencer sérieusement. Au 18^e siècle, l'universel
de l'église est secoué par l'orthodoxie, par le protestantisme, par …
d'autres courants de croyances fondés sur la bible. Pour universel qu'il
soit, le message du Christ n'a pas touché maints territoires, il est
totalement inconnus des espaces américains. L'universel incarné est
secoué au point que le monde cesse d'être un Cosmos, un ordre (Ordo)
visible et accessible à la pensée, pour redevenir Chaos.

L'universel qui pouvait être pensé comme « fini » redevient infini, et
il n'est plus possible de le peser, de le mesurer… le nombre « infini »
est un nombre inconnu peut-être inconnaissable.

Les lumières sont-elles destructrices de Religion. D'abord évitons de
confondre religion et ministres des cultes et nous éviterons quelques
contresens.

Les hommes des lumières sont dans la diversité, Diderot affirme son
athéisme, Voltaire prétend au Déisme, Rousseau au piétisme, et beaucoup
d'hommes des lumières sont prêts à marier Révélation et Raison.

Quel combat ont-ils en commun ?

La notion de péché originel.

L'infiniment petit de Pascal ou de Saint Augustin qui permet à l'homme
de s'humilier en Dieu reçoit comme réponse la dignité humaine et la
confiance en l'homme[1] <#_ftn1>.

Le péché originel peut-il permettre à l'homme de conquérir et une
liberté et l'amour de Dieu ? Ce péché originel devenu pierre cubique de
la fondation, devenu pierre rejetée et clé de voûte de la construction
inverse les rapports en le fini, humain, et l'infini, divin.

Si pour Descartes ou Spinoza l'infini Divin est un absolu par rapport au
fini humain qui est, lui, un relatif, le siècle des lumières recentre le
problème sur l'humain.

L'universel, ce n'est plus Dieu, l'universel, ce n'est pas, pas encore,
l'homme, même si la prétention à fonder cet universel sur l'homme est forte.

En fait, nul ne peut prétendre à dominer suffisamment l'humain pour
définir « l'homme » ?

Bizarrerie de notre pensée le fini humain semble difficile à définir
dans une notion qui paraît simple : l'homme.

Commentaire 3

*Homme ! qui es-tu, d'où viens-tu, où vas-tu ?*

Réponse simple efficace, définitive, irréductible, incontournable : je
suis la créature de Dieu, créée, pourquoi pas, à son image. Cette
réponse est quand même bien plaisante pour la paresse intellectuelle.
S'en satisfera qui voudra.

Certes, je suis fils de mes deux lignées, et ironie de l'existence, moi,
qui me sentais à l'aise dans ma roture, me voilà à travers les lignées
étudiées en généalogie de noble descendance !!!

L'une d'elle touche à Godefroid de Bouillon, on excusera le peu qui doit
en rester, une seconde par la proximité géographique, au moins, devrait
y toucher tout autant.

Le fils de personne que j'espérais être est descendant d'une lignée.

Suis-je homme, animal, divin, la part animale semble évidente ; la part
divine me paraît incertaine quoique certains nous affirment possibles
porteurs d'une parcelle d'infini.

Mes parts d'incertitude existent d'autant qu'à toute définition d'homme
qui ne serait qu'animal le corollaire de quasi irresponsabilité peut
devenir nécessité. Concevoir un humain comme agi de l'extérieur, et, ou,
agi de l'intérieur, quels que soient les moteurs de l'action permettrait
d'abandonner tout ou parties d'une notion simple : ma responsabilité.

Suis-je ou non apte à me nommer « homme », à me définir « homme ».

L'homme peut-il se définir sans autre référence que lui-même ?

Réponse simple, facile, claire, l'homme est matière, un corps, une
nature… une machine, comme une horloge sans horloger !

La notion centrale qui peut cerner l'humain dans un deuxième temps est
la liberté. Un homme n'est pas lié à une culture, à une lignée, à une
nature puisqu'il est apte à vivre et à créer les moyens nécessaires à sa
vie comme à sa mort.

Autre possibilité pour cerner l'humain : ici, maintenant. L'homme
devient un voyageur sans bagage, sans avenir, plongé dans le seul
présent d'une localisation dans l'espace temps.

L'homme une abstraction, l'homme une individualité, l'homme une généralité…

Le siècle des lumières permet de se « décentrer » de quitter, plus
encore qu'autrefois, la certitude du point de vue nécessaire et certain,
le mien évidence totale de certitude puisque « ce que je pense, tout
individu normal doit aussi le penser ».

Le relatif des points de vue était déjà connu, Pascal nous avait offert
les Pyrénées comme repère de vérités en deçà et d'erreurs au-delà.

Si nos philosophes s'accordent sur la diversité humaine, ils prétendent
à l'unité de la raison, ou plutôt du raisonnement. Ils affirment une foi
forte en ce raisonnement. Bizarrerie du raisonnement, ce qui offre le
meilleur consensus aux hommes ce sont les œuvres d'art, admirés comme
œuvres d'art par des hommes d'horizons différents.

Une idée forte des lumières c'est que les hommes, individuellement
unique, possèdent les éléments qui permettraient de se reconnaître homme.

Pour exister, l'universel doit entrer dans la catégorie du Réel. Si
l'homme possède des droits, si ses droits sont réels, avons-nous besoin
d'une déclaration qui reconnaît la réalité de tels droits ?

L'homme est-il homme par l'usage de la liberté ?

C'est Rousseau qui semble le premier nous conduire à la notion de
perfectibilité. L'homme pourrait s'extirper de son état lié à ses
besoins pour atteindre un état où il devient apte à faire taire sa nature.

Rousseau ajoute encore, libre et perfectible, l'homme utilise ses deux
outils pour se pervertir.

L'homme peut-il être considéré comme apte à sortir de lui-même, est-il
apte à se préoccuper de « l'autre » qui n'est pas lui.

L'homme a-t-il des droits ? L'homme reconnaît-il comme homme d'autres
humains ?

Le siècle des lumières a tenté d'offrir un cadre juridique à l'humanité.

Commentaire 4

Aucun système humain n'apporte la tranquillité d'une totale réussite.

L'homme est perfectible et pervertible, ses créations portent cette même
marque. Quand le soleil se lève, les ténèbres semblent me quitter et,
mon ombre m'accompagne !

La querelle des universaux est ancienne, le Moyen-âge y a apporté de
solides pierres, bien taillées et toujours utilisables.

Les trois points suivis sont le réalisme, les idées générales sont dans
les choses ; le conceptualisme, les idées de l'homme déterminent les
choses ; le nominalisme, la langue cerne les choses.

Il y a un autre parcours, celui de l'éducation, Rousseau en posera
quelques bases.

L'éducation permet à tout enfant de sortir de son « univers », lui, pour
s'ouvrir à d'autres « univers », l'humanité.

Le commerce des enfants permet de constater que quand Rousseau parle de
la pitié comme permettant de s'ouvrir aux autres, il aurait tout aussi
bien pu décrire la férocité comme moyen de s'ouvrir aux autres, non plus
pour prendre conscience de leur existence et de leur droit à vivre, mais
comme moyen de renforcer son « territoire » en utilisant les autres de
multiples façons.

L'éducation pourrait tourner autour de l'amitié, de la fraternité, de la
vie sociale, de la conquête des arts et des sciences… de la conquête de soi.

L'éducation est une valeur lorsqu'elle permet à l'enfant et à
l'adolescent de se construire, d'exercer une liberté limitée à ses
capacités et à la présence des nécessités matérielles et sociales.

La première valeur du siècle des lumières est l'éducation qui
permettrait de « penser par soi-même », autrement dit la « liberté du
penser », la « liberté de pensée » à ne pas confondre avec « la
libre-pensée ! »

Le critère nécessaire à la « liberté de penser » est de devenir apte à
penser à partir de données étrangères à soi-même. Que pensez-vous ?

L'éducation qui permet d'accéder à d'autres modes de penser que la
propre pensée d'un individu est une éducation nécessaire. Elle rend
attentif à l'autre.

Cette attention supposée positive peut tout autant être pervertie pour
soit se couler dans les moules d'une pensée extérieure et reposante,
soit dans l'utilisation des modes de penser à des fins strictement
personnelles (voyez l'usage qui est fait de la publicité de nos jours).

Les lumières donnent un mode d'accès au monde avec « ma pensée », « la
pensée d'autrui », « moi et eux, eux et moi », plus souvent thèse,
antithèse, synthèse. Ma pensée, ce serait l'expression de ma
personnalité, de mon personnage, et une critique de tout ce qui n'est
pas moi. La pensée d'autrui, ce serait un inventaire ou une vérification
d'autres approches. On comprendra que ma pierre et leurs pierres ne
deviennent intéressantes que dans la mesure où l'ensemble est utilisable.

L'éducation permettrait d'entrer en contact avec le réel, de se poser
dans la diversité des réalités, l'enfant devient adolescent en prenant
en compte l'ensemble de ses capacités et ses possibilités de dépassement
de soi. L'adolescent devient homme quand il est utile à lui-même et
utile à la société.

Il devient pleinement homme lorsqu'il réalise que les modèles reçus
peuvent s'inscrire dans de nouvelles réalités, et continuer à le
transformer.

Le siècle des lumières arrive à cette conclusion simple que s'aimer soi,
aimer autrui constitue le fondement « universel » de l'humain.

L'universel démarre dans une activité qui pose une individualité, une
singularité comme reconnue dans sa production par toute l'humanité.

L'œuvre d'art reste un exemple simple, pourtant on peut dire aussi que
le Travail d'un Pasteur permet à l'humanité de se présenter comme humaine.

L'homme vit avec les hommes. L'humanité vit avec des individus mais
chacun d'eux semble être « unique » tout en ayant une « identité à autrui ».

II

Commentaire 1

*Les idées des lumières*


------------------------------------------------------------------------

[1] <#_ftnref1> Opposées par nos philosophes ces deux notions ne me
semblent pas incompatibles. Que le péché originel soit réel ou non
importe peu si Dieu n'a pas foi en l'homme et ne lui offre pas un chemin
de dignité à conquérir. Inversement la foi en l'homme, et la conquête
d'une dignité offrent un chemin de spirituel, lequel n'implique pas,
d'obligation, une divinité, mais implique une croyance en l'humanité !

 
samedi 19 septembre 2009
  marterlinc bibliographie à suivre
Maeterlinck Bibliographie

*Oeuvres complètes*
*É*dition établie et présentée par Paul Gorceix, Éditions Complexe,
Bruxelles, 1999.
Tome 1 - /Le Réveil de l'âme/, /Poésie et essais/.
Tome 2 - /Théâtre I/ : /La Princesse Maleine/ (1890), /L'Intruse/
(1890), /Les Aveugles/ (1890), /Les Sept Princesses/ (1891), /Pelléas et
Mélisandre/ (1892), /Trois petits drames pour marionnettes/, /Alladine
et Palomides/, /Intérieur/, /La Mort de Tintagiles/ (1894), /Aglavaine
et Sélysette/ (1896).
Tome 3 - /Théâtre II/ : /Ariane et Barbe-Bleue/ (1899), /Soeur Béatrice/
(1901), /Monna Vanna/ (1902), /Joyzelle/ (1903), /L'Oiseau bleu/ (1909),
/Le Miracle de saint Antoine/ (1904), /Le Bourgmestre de Stilmonde/
(1919), /Le Sel de la vie/ (1919), /La Princesse Isabelle/ (1935).

*Théâtre*
/Théâtre complet/, présentation Martine de Rougemont, Éditions Slatkine
Reprints, coll. "Ressources", Paris-Genève, 1979 (reprint en un volume
de l'édition Fasquelle, Paris, 3 vol., 1901-1902
Tome 1 - /La Princesse Maleine/, /L'Intruse/, /Les Aveugles/.
Tome 2 - /Pelléas et Mélisandre/, /Alladine et Palomides/, /Intérieur/,
/La Mort de Tintagiles/.
Tome 3 - /Aglavaine et Sélysette, Ariane et Barbe-Bleue, Soeur Béatrice/.

*A*ux Éditions Fasquelle, Paris.
/Monna Vanna/, 1902 (rééd. 1955).
/L'Oiseau bleu/, 1909 (rééd. 1976).
/Marie-Magdeleine/, 1913 (rééd.1922).
/L'Hôte inconnu/, 1917.
/Le Bourgmestre de Stilmonde/ suivi de Le Sel de la vie, 1920.
/Les Fiançailles, féérie en cinq actes et onze tableaux/, 1922.
/La Princesse Isabelle/, 1935.
/Théâtre inédit/ : /l'Abbé Sétubal, Les Trois Justiciers et Le Jugement
Dernier/, 1959.

*A*utres éditions
/La Princesse Maleine/, éd. critique Fabrice Von de Kerckhove, Éditions
Labor, coll. "Espace Nord", 1998. Précédé de /Serres chaudes/ (1889) et
/Quinze chansons/ (1896-1900), présentation et notes P. Gorceix,
Éditions Gallimard, coll "Poésie", Paris, 1983.
/Pelléas et Mélisandre/, préface Henri Ronse, lecture Christian Lutaud,
Éditions Labor, coll."Espace Nord", 1983, Préface, commentaire et notes
Pierre Citti, LGF Éditeur, coll. "Le Livre de Poche", 1989.
/La Mort de Tintagiles/, commentaire dramaturgique Claude Régy,Éditions
Actes Sud, coll. "Babel", Arles, 1997.
/Intérieur/, présentation M. de Rougemont, L'Avant-Scène Théâtre, n°776,
oct. 1975.
/L'Oiseau bleu/, présentation Gunnar Ahlström et AfWirsén, introduction
François Albert-Buisson, version illustrée, Éditions Rombaldi, 1961.
Éditions Labor, coll. "Espace Nord", Bruxelles, 1988.
/Ariane et Barbe-Bleue ou la Délivrance inutile/ (livret d'opéra),
commentaire littéraire et musical de Jean-François Boukobza,
L'Avant-Scène Opéra, n° 149-150, nov.-déc.1992.

*Poésie et théâtre*
/Poésies complètes : Serres chaudes, Qinze chansons, Neuf chansons de la
trentaine, Treize chansons de l'âge mûr/, introduction et notes Joseph
Hanse, Éditions La Reconnaissance du Livre, Tournai, 1965.
/Serres chaudes, chansons complètes/, ill. Valentine Hugo, Librairie Les
Lettres, Paris, 1955.
/Oeuvres : Quinze chanson, Les Aveugles, L'Intruse, Serres chaudes/,
Éditions Jacques Antoine, coll. "Passé-Présent, Bruxelles, 1980.

*Essais*
*A*ux Éditions Fasquelle
/La Sagesse et la Destinée/, 1898 (rééd.1930).
/La Vie des abeilles/, 1901 (rééd. 1923).
/L'Intelligence des fleurs/, 1907 (rééd. 1951).
/Les Sentiers de la montagne/, 1919.
/Le Grand Secret/, 1921.
/La Vie des termites/, 1926 (rééd.1969).
/La Vie de l'espace /,1928.
/La Vie des fourmis /,1930 (rééd. 1969).
/L'Araignée de verre/, 1932.
/La Grande Loi/, 1933.
/Avant le grand silence/, 1934.
/Le Sablier/, 1936.
/Devant Dieu/, 1937.
/La Grande Porte/, 1939.
/L'Autre Monde ou le Cadran stellaire/, 1942.

*A*utres éditions
/Introduction à une psychologie des songes et autres récits/
(1886-1896), Stefan Gross éd., Éditions Labor, coll. "Archives du
Futur", 1985.
/Le Trésor des humbles/ (1896, préface Marc Rombault, lecture Alberte
Spinette, Éditions Mercure de France, Paris, Éditions Labor, coll.
"Espace Nord", 1986. /Bulles bleues, Souvenirs heureux/, Éditions du
Rocher, Monaco, 1948.
/L'Intelligence des fleurs/, Éditions d'Aujourd'hui, coll. "Les
introuvables", 1977. /La Vie de la nature/ : /L'Intelligence des
fleurs/, /La Vie des termites et la vie des fourmis/ Éditions Complexes,
1997.

*Traductions*
/L'Ornement des noces spirituelles/ de Ruysbroeck l'Admirable,
traduction du Flamand, Éditions Lacomblez, Paris, 1891.
/Les Disciples à Saïs/ suivi des /Fragments/ de Novalis traduction de
l'allemand, Éditions José Corti, Paris, 1992.
/Annabella/ (/Tis'Pity She's a Whore/)de John Ford, traduit et adapté
pour le Théâtre de l'Oeuvre, Éditions Ollendorf, 1895.
/La Tragédie de Macbeth/ de William Shakespeare, traduction et notes,
Éditions Pasquelle, 1910. Éditions Gallimard, coll. "Bibliothèque de la
Pléiade", 1959.

*Sur Maeterlinck*
/Le Centenaire de Maurice Maeterlinck(1862-1962)/, Académie royale de
langue et de littérature françaises, Palais des Académies, Bruxelles, 1964.
/Maurice Maeterlinck, 1862-1962/, sous la direction de J. Hanse et
Robert Vivier, Éditions La Renaissance du Livre, 1962.
/Europe/ numéro consacré à Maeterlinck, n° 399-400, juil-août 1962.
"Maurice Maeterlinck", /Synthèse/, n° 195, août 1962.

 
  mystique maeterlinck
/Pouvez-vous vivre sans prendre le risque d'aimer ?/

/Pouvez-vous pour survivre vous cuirasser sans amour ?/

/Quelle rencontre mérite la douleur, la souffrance, la solitude ?/

/Quelle rencontre offre en cadeau la douleur, la souffrance, la solitude ?/

/Aux portes de l'Enfer, pourrez-vous dire : J'aime ?/

/Ayant dit les paroles fatales pensez-vous que vous pourriez être
accueilli dans ce lieu ?/

/Cyvard /

*VI*

Dante a symbolisé en Lucie l'idée profonde de la Grâce Illuminante, et
en Rachel celle non moins admirable de la Vie Contemplative. Lucie et
Rachel ont, il me semble et si j'emploie une expression même de
Swedemborg, « le visage comme un éclair et les vêtements blancs et
éblouissants. Elles doivent se présenter à nous quand nous sommes dans
la peine, et elles ne s'en vont sans doute jamais bien loin de nos
malheurs. Peut-être veillent-elles, depuis longtemps, autour de nos
foyers ; qui sait si elles n'habitent pas auprès de nos pensées et si
elles ne demeurent pas toujours en présence de nos Espoirs ? je crois,
aussi, que c'est Rachel qui doit venir la première ; elle nous prépare à
la méditation ; si nous ne nous recueillions jamais avec nous-mêmes nous
ne serions jamais dignes de recevoir Lucie. Il y en a donc une qui
avertit de la venue de l'autre, et qui nous purifie ineffablement pour
[87] la réception respectueuse que nous souhaitons lui faire. Lucie ne
vient vers nous que si nous sommes parés de bonne volonté, ainsi que des
Cités en fête que des mains auraient jonchées de rameaux pour le passage
du Christ. Cela est essentiel. Elle ne saurait fouler que des parvis
blancs ni habiter d'autres âmes que celles qui sont pures. Pour M.
Maeterlinck, il en a été ainsi les poèmes de ses /Serres Chaudes/ ne son
que des recueillements contemplatifs. I1 s'y est préparé à recevoir
Lucie, dans les entretiens presque silencieux qu'il a eus avec Rachel.
Et Lucie ne s'est montrée que peu à peu, à mesure qu'il est entré en
relations avec les mystiques. Il la possède aujourd'hui complètement, et
c'est pourquoi il lui a été permis d'écrire le Trésor des humbles. Pour
cela, il a fallu bien des étapes, bien des repos auprès, d'hôtes
accueillants, bien des prières devant la Mort, bien de l'amour devant la
Vie. Pour cela, il lui à fallu s'humilier beaucoup, et apprendre tant de
maux et se pencher sur tant de faces honteuses et sur tant de figures
rougies de lèpre et rongées de haine ! Il lui a fallu, aussi s'immiscer
à tant de misères, et toucher tant de plaies, et boire tant de larmes !

Il y a deux tableaux admirables dont je voudrais parler beaucoup parce
que je sui sûr que M Maeterlinck les a bien aimés. Ils représentent l'un
et l'autre plusieurs faces de ses songes. Le premier, l'une des
merveilles du Louvre, est de Van Eyck[1] <#_ftn1> les donataires
s'inclinent devant la Vierge ; cette Vierge a la face adorablement suave
de Rachel. Elle aussi se penche avec bonté vers l'hommage des fervents.
A travers les colonnades grêles, par les fenêtres ouvertes, on aperçoit
au loin toute la Ville, et la rivière qui flue avec des barques
sillantes. Sur les genoux de sa mère, l'Enfant divin rit aux rayons qu'à
travers les vitraux des voûtes le soleil fait se refléter sur les dalles
du parvis, Ni l'enfant, ni la Vierge, ni les donataires ne semblent
causer à voix haute, ni même balbutier à voix basse. Leurs lèvres sont
bien immobiles il n'y a que leurs yeux qui semblent s'animer d'une
compréhension imperceptible, superficielle, en même temps que si
profonde ! Ils participent dirait-on, les uns et les autres, au sens
mystérieux de la vie intime. « Les plus grands des hommes n'ont été
grands que parce qu'ils avaient l'habitude d'ouvrir les yeux à toutes
les lumières. » A l'instant où je les regarde, il me semble que ces
donataires soient tous les grands hommes dont parle le poète. Ils [88]
ouvrent si candidement leurs yeux à toutes les lumières, de façon à s'en
imprégner jusqu'à la plus brillante de toutes les transfigurations et
jusqu'à la plus rutilante des extases ! Bien qu'ils ne soient, sans
doute, que de simples marchands flamands, venus prier là, entre une
heure d'Hôtel-de-Ville et une heure de transaction, le peintre a mis sur
leurs faces la lueur de tant de convictions bienheureuses qu'il est
impossible de les envisager autrement que dans une attitude solennelle
et un agenouillement héroïque.

Le second pan de retable est du divin Memling. Il figure les fiançailles
de Jésus avec sainte Catherine, l'union de la nouvelle épouse avec
l'Agneau pascal.

Il y a ici, une nouvelle visiteuse. Si la Vierge de Van Eyck semblait
exactement Rachel, c'est Lucie certainement, cette fois, qui se
substitue à Catherine. Les noces spirituelles sont consommés, et leur
joie ineffable brille, intense, aux pierreries mêmes de ce rational dont
Ruysbroeck l'Admirable a décrit les vertus secrètes, dans l'un de ses
livres mémorables. C'est ainsi que Thierry Bouts, que Van Eyck, que Hans
Memling sont des mystiques, eux aussi et de façon aussi haute que des
poètes !

« Il faudrait s'habituer à vivre comme un ange qui vient de naître,
comme une femme qui aime ou comme un homme qui va mourir. » (Chapitre
sur la Vie profonde.) Ces vieux maitres n'ont pas eu besoin de
s'habituer à tant de choses pour devenir ainsi : dès que leurs yeux se
sont ouverts sur la vie, ils l'ont envisagée aussitôt avec sagesse et
avec réflexion. Il n'a pas été nécessaire qu'ils se préparassent. Leur
âme n'a pas eu besoin de s'éduquer autrement. Elle n'apparaissait pas
dépaysée devant l'existence ordinaire parce qu'elle apercevait tout à
travers un regard miraculeux et simple, dont le charme savait embellir
et sanctifier les plus vulgaires aspects et orner les plus quotidiens
travaux d'une richesse luxueuse.

Sainte Catherine de Sienne était si croyante que les plus petites et les
plus grossières des choses de ce monde ne lui apparaissaient jamais
autrement que transformées et parées comme des joyaux précieux. Dès son
jeune âge, elle s'était accoutumée à ce mirage. Dans la plus obscure
cuisine d'un cloître, au milieu des ignobles relents de nourriture
sordide, entre les murailles décrépites et humides, elle se trouvait,
selon sa confession, intérieurement dans un palais spirituel [89] et
enchanté, au milieu des parfums et des musiques et parmi les abondances
permises d'un séjour prestigieux. Ainsi durent s'illusionner également
Thierry Bouts, Van Eyck, Memling, Ruysbrœck l'Admirable !

M. Maeterlinck peut communier à leur compréhension.

Les poèmes des /Serres Chaudes/ ne contiennent pas d'exubérances outrées
ils détaillent simplement de petits faits et de petites impressions. Le
grand souffle de l'Amour n'y est pas parvenu encore à sa pitié humaine.
Tout s'y trouve comme, restreint à l'exil d'une prison artificielle où
il ferait extraordinairement froid, je n'aimerais pas à y demeurer.
L'atmosphère qu'on y respire est étouffante à l'excès. Tout ne peut se
transfigurer que par la façon avec laquelle on envisage. Et, ici, les
voix qu'on entend ont de telles plaintes Il y bêle tant d'agneaux
destinés aux hécatombes, de pauvres malades y pullulent en telle
affluence, et aussi tant de mélancolie y flotte :

Mon âme !

Ô mon âme vraiment trop à l'abri !

Et ces troupeaux de mes désirs dans une serre !

Attendant une tempête sur les prairies !

Allons vers les plus malades :

Ils ont d'étranges exhalaisons.

Au milieu d'eux, je traverse un champ de bataille avec ma mère.

On enterre un frère d'armes à midi,

Tandis que les sentinelles prennent leur repas.

Allons aussi vers les plus faibles :

Ils ont d'étranges sueurs ;

Voici une fiancée malade,

Une trahison e dimanche

Et des petits enfants en prison.

(Et plus loin, à travers la vapeur,)

Est-ce une mourante à la porte d'une cuisine ?

Ou une sœur épluchant des légumes au pied du lit d'un incurable ?

Allons enfin vers les plus tristes :

(En dernier lieu, car ils ont des poisons.)

Oh ! mes lèvres acceptent les baisers d'un blessé !

Toutes les châtelaines sont mortes de faim, cet été, dans les tours de
mon âme !

Voici le petit jour qui entre dans la fête !

J'entrevois des brebis le long des quais,

Et il y a une voile aux fenêtres de l'hôpital.

Il y a un long chemin de mon cœur à mon âme !

Et toutes les sentinelles sont mortes à leur poste !

Il y eut un jour une pauvre petite fête dans les faubourgs de mon âme !

On y fauchait la ciguë un dimanche matin ;

Et toutes les vierges du couvent regardaient passer les vaisseaux sur le
canal, un jour de jeûne et de soleil.

Tandis que les cygnes souffraient sous un pont vénéneux ;

On émondait les arbres autour de la prison,

On apportait des remèdes une après-midi de Juin,

Et des repas de malades s'étendaient à tous les horizons !

Mon âme !

Et la tristesse de tout cela, mon âme ! et la tristesse de tout cela !

La plupart de ces poèmes seraient plutôt des canevas d'oeuvres plus
étendues, plus tard réalisées en drames. Le poète recueille ses petites
tristesses et ses petites joies. Il se fait observateur minutieux, et
semblerait qu'il veuille jusqu'à leurs plus imperceptibles nuances
étudier les fleurs minuscules et les fillettes hâves, les atomes
incorporels presque, ou encore les monades ! Ou déjà les âmes ! Il
recherche, pour en orner sa beauté intérieure, les parures les plus
habituelles et les décors les plus communs, C'est que de la
mortification de tant de calamités il retirera tant de récompense et de
satisfaction, plus tard, lorsqu'il aura compati. Son âme, ainsi que
celle de sainte Catherine de Sienne, saura s'éduquer au voisinage banal
et familier de chaque jour et de chaque endroit, et, peu à peu, dans la
parole d'un enfant, dans les réflexions du petit Allan, du petit Yniold
ou du petit Tintagiles, il découvrira des trésors de- bonté infinie et
des fortunes d'amour inépuisable il eu aura appris, auprès d'eux, plus
qu'auprès de La Rochefoucauld ou de Stendhal.[2] <#_ftn2> » Et parce
que, dans l'entretien et la compagnie de ces enfants il se sera trouvé
plus proche de ce qui est impérissable. Aussi, dans la Que[91]nouille et
la Besace s'y exprimera-t-il avec moins de pessimisme que dans les
Serres Chaudes, avec moins dé poésie artificielle et avez des refrains
de complaintes plus délicates, plus douces, plus émouvantes :

Les sept filles d'Orlamonde,

Quand la fée fut morte,

Les sept filles d'Orlamonde,

Ont cherché les portes.

Ont allumé leurs sept lampes,

Ont ouvert les tours,

Ont ouvert quatre cents salles,

Sans trouver le jour...

Arrivent aux grottes sonores,

Descendent alors ;

Et sur une porte close,

Trouvent une clef d'or.

Voient l'océan par les fentes,

Ont peur de mourir,

Et frappent à la porte close,

Sans oser l'ouvrir...

*VII*

* *

J'aurais pu discuter autrement et pièce par pièce les oeuvres
dramatiques de Maurice Maeterlinck contester aussi les procédés obtenus
d'onomatopées et de répétitions dont, bien souvent, il abusa. Mais j'ai
préféré le méditer, l'approfondir et le comprendre, à travers plutôt son
dernier ouvrage. Je crois ainsi avoir agi avec sagesse. Les plus graves
beautés de la /Princesse Maleine, des Sept Princesses, de l'Intruse, des
Aveugles, de Pelléas et Mélisande, d'Anodine et Palomides, d'Intérieur
et de la Mort de Tintagiles/ apparaissent sus un tout autre aspect et se
présentent sous une lumière qu'on ne leur soupçonnait pas aussi
brillante, avant de s'être pénétré, jusqu'au plus secret de l'âme, des
ressorts qu'avait imaginés le dramaturge pour nous émouvoir et des
complications que, par un jeu du Destin et de la Vie, il avait su
découvrir, pour en charmer notre silence et en effrayer notre inaction.
Seulement (et sur cela j'insiste rigoureusement) ce Trésor des Humbles
ne répandra pas ses richesses à toutes les âmes. Sa bonté et sa fortune
ne fructifieront qu'au coeur de ceux qui [92] ont le culte de la haute
religion de l'Amour. Les égoïstes ne prendront jamais part aux
jouissances profondes de cette charité admirable et de cette Pitié qui
est la plus lumineuse de toutes. Les égoïstes souriront aux accents émus
et sincères de ce poète, comme, certainement, ils sourient aux
balbutiantes beautés de livres qui ne leur demeurent plus familiers et
que, certainement, ils trouvent désormais trop puérils pour leur
misérable philosophie. Pour comprendre Ralph Waldo Emerson, il faut se
nommer Thomas Carlyle[3] <#_ftn3> (1), pour comprendre Frédéric von
Hardenberg, il faut être Tieck ou Frédéric Schlegel ; et pour comprendre
ce que Maurice Maeterlinck a su apporter, à la fois, de spiritualité et
d'humanité, de religion divine et de bonté sincère à l'oeuvre dont nous
avons essayé de pénétrer, jusque dans ses intimes complications, la tout
éloquente vérité et la toute lumineuse justice, il faut, soi-même, avoir
reconquis la candeur d'un enfant, ou la croyance d'une femme, ou la
naturelle sensibilité d'un homme enthousiaste je suis persuadé que, bien
qu'ils fussent le premier Lunetier et le second cordonnier, un Spinoza
ou un Jacob Boehme trouvèrent, parmi les simples Gens du peuple, des
êtres frustes qui les comprirent, bien davantage que les faux savants et
que les faux professeurs des rhétoriques absurdes. Il n'est qu'une seule
science et il n'est qu'une seule loi[4] <#_ftn4> (2) celles que nous
nous enseignons à nous-mêmes et dont nous savons orner notre pensée et
embellir notre songe. La voix des rhéteurs ne nous importe plus guère,
alors. Dès qu'une âme s'éveille, ou qu'une-bouche sourit, ou qu'une
fleur s'entrouvre, il se passe un événement bien plus considérable que
si de vains sophistes s'efforçaient de nous apprendre, en abondantes
paroles, le cours des choses qu'ils ne savent pas eux-mêmes très
parfaitement. J'admire le Cygne, Orion et Altaïr, et, dans leur
scintillante clarté, je trouve mille fois plus [93] de belles lumières
que dans les phrases scientifiques de l'astronome qui est à mes côtés.
Or, il est des hommes qui ne sont que de simples faits, et il en est
d'autres qui sont considérables, par leur situation mondaine et leur
savoir profond. Il en est — des êtres qui s'ouvrent comme des fleurs,
sourient comme les lèvres, brillent comme les étoiles, et il en est
d'autres qui ne sont que d'apparents orateurs passagers et fugaces ! Les
premiers sont des frères spirituels ; pour les autres, nous nous devons
à nous-mêmes de les ignorer de plus en plus.

Pour moi, je sais de suprêmes intelligences et, à côté de cela, de
frustes et moindres esprits, encore grossiers, qui se sont pénétrés du
/Trésor des Humbles/. Leur avis ne s'est pas traduit, auprès de moi, en
banales paroles la plupart ont failli sangloter, tant ils se sont
trouvés émus. Mais ils ont préféré sourire simplement. Un peu de l'âme
du livre était passé en eux, et ils avaient appris par eux-mêmes la
toute divine sérénité dont le verbe du poète les avait charmés,
naturellement.

Le mysticisme de Maeterlinck n'est pas celui de la philosophie
allemande, ce n'est pas celui, non plus, de la philosophie alexandrine.
Il est à la fois bien simple et bien plus élevé. Toute la clarté des
doctrines néoplatoniciennes de Plotin et de Porphyre s'y allie à
l'humble et familière, presque pastorale douceur de Novalis et de
Swedenborg ; et je ne sais point si quelque reflet de la grande bonté
hindoue ne s'y trouve propagée aussi. A l'entendre, on croirait, maintes
fois, écouter Boèce parlant dans son cachot de Ticinumi après que la
grande Sophia le fût venue consoler ; et, cependant, on songerait
également à Krishna ! C'est que la religion de l'Amour est infinie et
éternelle ! des hommes qui furent des dieux la chérirent et la
vénérèrent il y a de nombreux siècles ; d'autres qui sont d'authentiques
génies la perpétuent à travers les âges et ils en font le don suprême
aux générations croissantes. Lorsque s'éveille, auprès de nous la grande
compassion d un Walt Whitman, d'un Tolstoï, d'un Frédéric Nietzsche,
d'un William Morris, les paroles avec lesquelles elle se trouve exprimée
ne nous paraissent pas nouvelles Jésus les avait prononcées bien avant
eux, et les Apôtres ! Nous avons la prescience, aussi, que d'autres
viendront encore qui les répéteront à leur tour, après Whitman, Tolstoï,
Nietzche ou William Morris ; un enfant, peut-être, qui soulagera des
aveugles ou un [94] grand philosophe vénéré qui enseignera les peuples
seront, à là fois, leurs continuateurs et leurs disciples bien-aimés !

« Chaque homme est absolument à lui-même la voie, la vérité et la Vie »,
dit quelque part la sagesse orientale, dans ce merveilleux petit
opuscule de la Lumière sur le Sentier, M. Maeterlinck a d'abord été, à
soi-même, la Voie, la Vérité et la Vie, mais, par un don de charité
inoubliable, il a voulu étendre à ses autres frères égarés les préceptes
qu'il s'était trouvés à lui même et leur donner, en abondance, :toute la
doctrine simple, lumineuse et admirable dont il s'était plu à enchanter
ses Rêves. Il faut lui en être profondément reconnaissant et il faut
beaucoup le remercier pour tous lés dons spirituels dont il nous a dotés.

« Si j'ai traduit ceci, c'est uniquement parce que je crois que les
écrits des mystiques sont les :plus purs diamants du prodigieux trésor
de l'humanité écrit lui-même M Maeterlinck à propos de Ruysbroek
l'Admirable. A mon tour je puis dire : « Si j'ai commenté ceci, de façon
aussi malhabile mais aussi bien sincère, c'est parce que j'ai cru que ce
/Trésor des Humbles/ était un des plus clairs joyaux de la grande
richesse humaine et parce que je n'ai pas voulu que ses rayons
restassent obscurcis par le silence des méchants. Parce que j'en suis
demeuré tout ébloui, je ne sais si j'ai pu en pénétrer toutes les nuances.

Songez que de telles paroles y sont dites relativement aux sympathies
que nous pouvons avoir : « En toute amitié un peu longue, il arrive un
moment mystérieux où nous apercevons, pour ainsi dire, la situation
exacte de notre ami, par rapport à l'inconnu qui l'entoure, et
l'attitude de la Destinée envers lui. C'est à partir de ce moment qu'il
nous, appartient véritablement. » J'ai aimé cet écrivain à cause de cet
aveu ; je l'ai aimé encore à cause de beaucoup d'autres beautés plus
nombreuses et plus saisissantes. je n'ai jamais entendu le son de sa
voix physique. Mais la parole intérieure m'a fait comprendre de tels
mystères et m'a éclairé sur tant de mondes que j'ai pensé déjà me
souvenir de l'avoir entendue. C'est que, bien avant qu'il ne parût,
au-delà des temps, les Ennéades, les Pensées, l'Homme de désir, les
Essais et les Disciples à Saïs avait été écrits. Une voix était là,
vagissante, que nous ne percevions qu'imparfaitement, Il est venu et il
a parlé et ses discours ont fait, sur tant de confusion, beaucoup de
clarté pure.

[95]

Au fond nous ne vivons que d'âme à âme et nous sommes des dieux qui
s'ignorent » Que plusieurs âmes comme la sienne se révèlent auprès de
nous, et nous ne nous ignorerons plus jamais. De mêmes paroles d'amour
et de vérité nous feront bientôt nous reconnaître. Nous deviendrons des
Apôtres éblouis de lumière et nos mains ne sauront plus que s'unir
étroitement dans la prière, la charité et la rédemption.

*EDMOND PILON*


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[1] <#_ftnref1> Des éléments spatiaux font penser au paysage de la
Vierge et le chancelier Rollin !

[2] <#_ftnref2> /Préface aux Essais d'Emerson/

[3] <#_ftnref3> /(1) D'une lettre, caractéristique de ce que j'avance,
écrite par Carlyle à Emerson, à propos de la conférence de ce dernier
sur l'Homme-Pensant (Magazine international, traduction Bazalgette) : «
J'ai un compagnon, un frère, que Dieu en soit loué ! prêt à pleurer en
lisant ce discours dont la pure et haute mélodie me pénétrait le cœur.
je dis à ma femme : lis ceci. Elle le lut et me le rendit. Pour réponse,
elle me charge de vous dire que l'on n'a rien vu de semblable depuis que
Schiller est mort…»/

[4] <#_ftnref4> /(2) « La loi de Dieu est une loi d'amour, et l'amour ne
s'élève point au-dessus des autres, mais il se sacrifie aux autres, »
Lamennais, Paroles d'un croyant. /

 
jeudi 17 septembre 2009
  hommes autrefois illustres
*Morellet*, plus âgé que Geoffroy, était un vieillard au commencement du
19^e siècle. Il était né en 1727 ; mais il était arrivé très tard à la
célébrité. Il traversa toute la seconde moitié du 18^e siècle en
écrivant beaucoup sur diverses questions littéraires, collaborant à
l'/Encyclopédie/ et au /Mercure/, acquérant ainsi l'estime et l'amitié
de Voltaire, de Marmontel, de Diderot, de d'Alembert, sans conquérir la
popularité. Vers 1780, Marie-Joseph Chénier rappelait méchamment «
enfant de soixante ans qui promet quelque chose ». Il était pourtant de
l'Académie française et il a une place importante dans l'histoire de
cette compagnie, parce que c'est lui qui, en 1793, quand l'Académie fut
supprimée, en cacha chez lui les Archives, les registres et les
manuscrits du Dictionnaire, jusqu'à l'époque (1803) où l'Académie fut
rétablie. En 1801, l'art nouveau qui se manifestait par les premiers
ouvrages de Chateaubriand le suffoqua ; il écrivit une brochure célèbre
: /Observations critiques sur le roman intitulé Atala/ ; il y protestait
contre la manière d'écrire du nouvel auteur et contre ses tendances
religieuses. Il eut le temps de voir à qui les nouvelles générations
donnaient raison et que le 18^e siècle était bien fini ; car il ne
mourut qu'en 1819. C'était un très honnête homme, non sans esprit, ayant
du goût, quoique un peu étroit, et d'une grande sagesse et modération en
toutes choses.

*Dussault*, comme Geoffroy, écrivait au /Journal des Débats/ ; il était
relativement peu instruit, mais avait un souci extrême du style et y
réussissait. Ses articles sont encore très agréables à lire, quoique de
peu de fond et si circonspects qu'ils ne vont jamais jusqu'à une
conclusion nette et à un jugement décidé. Elève de Jean-Jacques
Rousseau, pour ce qui est de l'expression, il abusait un peu des
procédés de style du célèbre écrivain. Il avait une certaine autorité
qu'il devait à l'air de bonne compagnie qu'il mettait dans tout ce qui
parlait de sa main.

Hoffman, très instruit, au contraire, et presque érudit, avait de la
décision et de la fermeté dans sa critique et un rare instinct à
discerner ce qui dans les succès des écrivains du temps était engouement
ou effet de la réclame, auquel cas son bonheur était de secouer les
illusions du public et de démolir [313] l'édifice construit par
l'intrigue. Il avait fait beaucoup d'opéras, de comédies et même de
drames, dont aucun n'a dépassé les limites du succès temporaire, sauf
/les Rendez-vous bourgeois/ (1807), opéra-bouffe divertissant qu'on
jouait encore au milieu du XIX^e siècle, et /le Roman d'une heure/,
comédie très fine et très spirituelle (1803). Il était né en 1760, il
mourut en 1823.

De Féletz était de tous les critiques du temps le plus mondain, le plus
aristocratique et le plus attique. La plus fine fleur du meilleur 18^e
siècle était en lui et tout salon où il entrait (et il allait dans tous
ceux qui étaient de bon ton) devenait par sa présence celui de Mme du
Deffand. Dans ses articles il était le même homme qu'accoudé au coin de
la cheminée, délicat, aisé, judicieux, très fin et très malicieux sans
cesser d'être poli. A une époque où les Français étaient éloquents et
allaient le devenir plus encore, il sut rester l'homme d'esprit au geste
sobre, à la pensée déliée et à la phrase courte. Il vieillit avec grâce,
très entouré, très choyé par des amitiés fidèles qui étaient méritées.
Il mourut à plus de quatre-vingts ans, recherché encore pour son
amabilité et son esprit et aussi par les observateurs qui, comme
Sainte-Beuve, en pleine génération de 1848, avaient là une occasion
unique de voir et d'étudier le 18^e siècle sous sa forme certainement la
plus séduisante.

 
mardi 15 septembre 2009
  mystique Maeterlinck
*V*

Maeterlinck semble en savoir sur l'origine des plus hautes Destinées
bien plus que ceux-là mêmes qui en sont les Héros. Il raisonne, sur les
cieux où notre âme a pu séjourner dans les temps que nous ne nous
rappelons plus et qui pourtant durent être, avec autant d'exactitude que
si le mouvement des sphères lui était familier et avec autant de
sérénité que si le thème, astrologique de nos naissances lui avait été
confié. De même qu'il n'a pas dédaigné les mystiques et que, derrière
l'opacité de leur style quelque fois diffus, il a su découvrir des
richesses inestimables de pensées, de même, je 1e crois, il n'a pas
dédaigné les occultes. Il n'en peut être autrement, car il a des
expressions qu'un Agrippa ou qu'un d'Olivet n'eussent pas manqué
d'employer. Il a, également, des aperçus subits sur des mondes dont ne
nous ont jamais entretenus les philosophes connus, et qu'il faut être
initié afin de complètement les pénétrer dans le sens le plus abstrait.
Et cependant, à la fois, il est si près de Dieu toujours. Il s'éloigne
si rarement de son humilité bienheureuse et il éprouve tant de joie à
s'abandonner à la félicité de la vie ordinaire !

Il ressemble, bien souvent, à un homme monté sur [83] un très haut
plateau qui a choisi la plus humble chaumière de paysan, pour se reposer
le soir après avoir longuement étudier les astres incandescents des
nuits irradiantes. Bien qu'elle ait pénétré beaucoup de sciences et de
métaphysiques, son âme n'a jamais connu de sécheresse d'épanchement.
Elle ressemble toujours selon le mot admirable d'Auréole Paracelse, « à
une lumière vêtue ». Elle brille perpétuellement d'une flamme très douce
et malgré cela elle ne lasse jamais la vue faible de la notre.

Maeterlinck ne cherche jamais à éblouir par ses discours. Il se contente
seulement de persuader avec grâce et avec patience. Il est presque
toujours évangélique. Il parle des femmes avec un respect attendri et
élevé auquel nous ne sommes plus habitués et dont la haute et la digne
élégance est, en même temps, à la portée aussi bien d'une impératrice
que d'une pastourelle : « Le royaume de l'Amour est avant tout, le grand
royaume des certitudes, parce que c'est celui ou les âmes ont le plus de
loisirs ». C'est là un développement plus imagé de la parabole de Jésus
: « Marthe, Marthe, vous vous occupez de bien des choses ; Marie a
choisi la meilleure part qui ne lui sera point enlevée. »

Son indulgence sait bien qu'il faut se recueillir, certains jours, et
qu'on ne peut pas toujours travailler. Il ne sait pas cela seulement par
lui-même, mais aussi parce que Maleine, Mélisande et Alladine le lui ont
dit. Les petites voix de ces trois là ont un charme très doux. Il
semblerait lorsqu'elles veulent parler que tout se taise pour les
entendre davantage. Leurs réflexions futiles ont une portée aussi grave
que si elles étaient des sentences de rois. Un peu de la vibration de
leurs paroles peut émouvoir tant d'ondes de pensées et troubler le repos
de tant de sympathies lointaines : « Lorsque nous retrouvons une de
celles que le sort nous a réservées et qu'il a fait sortir du fond des
grandes villes spirituelles où nous vivions sans le savoir, pour
l'envoyer au carrefour de la route par où nous devons passer à l'heure
dite, nous sommes avertis dès le premier regard. » Ainsi, quand deux
êtres qu'un même amour doit unir plus tard se rencontrent dans un chemin
qu'ils n'avaient pas eu le dessein de prendre simultanément, mais que la
force inconnue qui préside à nos voyages terrestres les avait engagés à
choisir, c'est qu'en eux se réveille une puissance d'attraction qui [84]
n'avait certainement pas cessé de les unir, dans une Jérusalem céleste,
où ils avaient vécu, jadis. Métempsycose admirable ! certitude de retour
au foyer spirituel dont un exil nous éloigne ! Assurance pour nos âmes
de se réconcilier en des cités pures et blanches où elles prendront
part, l'une et l'autre, aux mêmes délices et aux mêmes bonheurs !
réconciliation future en des contrées boréales dont nuls navigateurs
n'ont franchi les Pôles lumineux et que les purs Esprits prédestinés
habitent pour éternellement !

Et puis, on ne peut pas faire autrement que ce qui est préparé ! On ne
peut jamais résister à la Norne[1] <#_ftn1> inconnue dont nous ne sommes
que les jouets futiles ! Il peut arriver quelquefois que la Destinée
veuille relâcher la surveillance particulière qu'elle exerce autour de
chacun de nous. Mais cela est peu probable. Elle ne s'éloigne jamais,
elle est toujours auprès de nos consciences prêtes à s'unir étroitement
aux événements de notre vie, dès que nous cherchons à nous émanciper de
son influence et à nous éloigner de son impulsion. Est-ce que Pelléas
voudrait choir aux bras de Mélisande sachant que Golaud observe derrière
l'arbre, si quelque voix inattendue et /surhumaine/ ne parlait, à cet
instant, par ses lèvres et ne disait : « /il vient ! il vient ! … ta
bouche !... ta bouche ! … »/ Et le baiser les unit et la petite
Mélisande de s'offrir encore, jusqu'au bout : /« Toute ! toute ! toute ! »/

Cette aventure nous fait verser beaucoup de larmes, et nous sommes
effrayés de ce dénouement brutal où un peu de sang se mêle. Nous
n'eussions jamais cru que les baisers de cette petite fille devinssent
rouges ! Et, cependant, elle s'est vêtue d'horreur. Il est vrai qu'elle
n'a pas voulu ce crime, et, cependant, ses mains sont celles de lady
Macbeth. Si elle ne s'était pas trouvée, à la fois, sur la route de
Golaud et de Pelléas, qui sait si l'un et l'autre ne se fussent pas
aimés comme des frères ? Ainsi, il y a des femmes comme Hérodiade, et il
y en a comme Marthe et comme Marie. I1 y en a comme la Méchante reine
Anne, et aussi comme Bellangère et comme Ygraine. Au fond, ce sont des
soeurs semblables ; seulement, elles ne seront pas appelées à concourir
à des événements pareils. Les unes resteront blanches comme des agnelles
et les autres deviendront des prostituées. Elles se ressembleront
cependant, encore, par la béatitude mélancolique qui naitra sur le
visage dés premières et par l'abattement découragé qui courbera la nuque
[85] des secondes, quand le manteau d'orgueil dont elles se seront
vêtues sera déchiré et en lambeaux !« Elles sont nécessaires à nos vies
nos cœurs sont de tels champs où cueillir des illusions, et, comme le
disait Laforgue : elles savent si bien « arriver à propos ! » Si elles
n'étaient pas là, il semble que nous ne serions pas longtemps sans
mourir. « Celui qui n'aime pas n'est rien », dit l'apôtre saint Paul.
Elles pensent la même chose que saint Paul, et c'est parce qu'elles
savent que sans cela nous serions malheureux qu'elles viennent au devant
de nous et qu'elles se plaisent, auprès de nos faiblesses, à se montrer
souvent consolantes. C'est encore là de la bonté invisible. Maeterlinck
écrit : « Qui sait si ce n'est pas dans un de ces instants profonds
qu'ils dormirent sur son sein que les héros apprirent la force et la
fidélité de leur étoile, et si l'homme qui n'a pas reposé sur le coeur
d'une femme, aura jamais le sentiment exact de l'avenir. »

Prescience redoutable ! et qui équivaut à dire que Dante, Novalis et
même Carlyle n'avaient jamais rencontré Béatrice, la petite Sophie von
Kühn ou la douloureuse, l'admirable, la pathétique Jane Welsh, ils ne
fussent devenus jamais les héros qu'ils ont été et n'eussent jamais
accumulé, en dot, pour une humanité future, les trésors de philosophie
et de charité où les hommes des siècles futurs viendront se désaltérer
et puiser la richesse de forces juvéniles pour de nouveaux combats.
L'Etoile qui a mené vers eux ces femmes adorables était peut-être la
même que celle, scintillante, dont l'éclat avait guidé vers la crèche de
Jésus tant de femmes de bergers, à travers la terre sainte. Elle avance
toujours avec la même fatalité immuable dans les orbes du ciel, et son
évolution séculaire, toujours identique, n'a jamais varié ses
avertissements lumineux. Il se peut seulement qu'au Zénith elle reste
longtemps cachée sous des nuages, et alors on ne la soupçonne plus.
Cependant elle nous fixe encore. Quelque chose d'implacable avive ses
rayons qui ne percent pas toujours et règle son parcours éternel, d'un
aphélie à un périhélie. La morale qui a fait de Lucifer un astre parmi
les astres devient alors terriblement juste ! Et cet officier qui
s'écrie, au début de la /Princesse Maleine/ : « On dit que les Etoiles à
longue chevelure annoncent la mort des Princesses ! » révèle, sans le
savoir, le plus redoutable de tous les secrets de notre Destin et
précipite, encore davantage le dénouement [86] imprévu de notre mort
humaine ! la femme prévoit quelquefois mieux que nous l'époque des
événements futurs dont le drame inconnu encore peut venir, à
l'improviste, mettre tin terme brutal à l'effusion de son Bonheur.
Davantage elle sait avoir le pressentiment. Sa bonté invisible est
peut-être plus délicate, plus ténue et plus affinée que la notre. Elle
se répand peut-être plus facilement au-delà du temps, et elle en
découvre peut-être mieux que nous les obstacles présumés. « D'où vient
donc la timidité du divin dans les hommes ? » dit Maeterlinck. C'est que
peut-être ils ne peuvent pas s'en rapprocher aussi étroitement que la
Femme. Il faut avoir tant d'humilité que cela est très difficile et que
nos précautions ne seront jamais assez grandes en accueillant une Ame ?
Nous faisons bien du mal, souvent, en voulant aimer, et nous n'avons
peut-être pas assez souffert pour parler d'Amour. » Ma pensée la plus
haute, dit encore Maeterlinck, ne pèsera pas plus dans les balances de
la vie que les trois petits mots que l'enfant qui m'aimait m'aura dit,
sur ses bagues d'argent sur son collier de perles ou de morceaux de
verre… » Cette puérilité est tout le Destin, elle est tout l'Amour, elle
est tout ce que nous ne pouvons pas expliquer et que les petites filles
comme Astolaine ou comme Monelle comprennent tout de suite et sans
effort. Fût-on Platon, Sénèque ou Marc-Aurèle, on n'y parviendrait pas
aussi bien.


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[1] <#_ftnref1> Mythologie germanique. Nom des trois vierges (Urdhri, le
passé, Verdhandi, le présent, Skul, l'avenir).

Elles donnent la loi au monde, créent la vie, décident du sort des mortels.

 
lundi 14 septembre 2009
  mystique maeterkinck
*IV*

Dans ses pages sur /l'Homme des Foules/, Edgar Poe écrit : « Des hommes
meurent avec, le désespoir dans le coeur et des convulsions dans le
gosier, à cause de l'horreur des mystères «qui ne veulent pas être
révélés. » Y a-t-il allusion ? Ou y a-t-il dédoublement d'horreur
instinctive, entre, la terreur qu'inspirent les êtres funestes que
quelques-uns, d'une acuité funeste voient quelquefois rôder autour de
nos demeures, et les êtres passifs voués docilement au simple hasard de
la vie modeste ? Il y a certainement cela aussi. Les sens se
développent, bien souvent, aux dépens de la mutilation de l'un d'entre
eux. C'est ainsi que Maeterlinck a tiré un très bon usage-théâtral des
aveugles et aussi des pauvres vieillards que l'âge a affligés de
surdité. C'est là encore un moyen d'une délicatesse infinie et d'une
grandeur inattendue. Personne, parmi les modernes, n'avait songé à
mettre cela à la scène, et, pourtant, il n'y a rien de si poignant que
le pressentiment /certain/ de ceux qui ont des sens plus affinés que les
nôtres ! Dans les pièces de Maeterlinck, ce sont, tout de suite, les
aveugles qui voient, avant les autres, le déroulement du second drame,
de celui des acteurs abstraits et implacables.

Est-ce donc cela que Poe a voulu exprimer ? Il faut certainement le croire.

Le personnage de l'Aïeul, dans l'/Intruse/, voilà qui touche au sublime.
Et la scène où les Aveugles s'aperçoivent de la mort du prêtre !
Exagération de l'ouïe, alors. Tandis que dans les /Sept Princesses/, que
dans /Intérieur/ (quand Marcellus contemple Ursule morte, à travers la
vitre, et qu'il comprend qu'elle ne sommeille pas seulement entre ses
soeurs, ou bien, dans le second drame, la conversation dans le jardin,
en présence de [80] la pantomime lointaine des parents), il semblerait,
plutôt, que c'est à la tension du regard que la grande portée tragique
du spectacle soit due !

Il ne serait pas possible d'approfondir davantage les investigations à
travers la ténuité, et à travers le secret, et c'est tout cela qui est
d'un art suprême ! Il semblerait qu'Henrik Ibsen dans les /Revenants/
(la scène entre Oswald et sa mère), ait donné le développement le plus
large du drame intime. Mais jusqu'ici c'est Maurice Maeterlinck qui a
trouvé la plus poignante, la plus simple et la moins comprise de toutes
les réalisations de tragédie quotidienne, celle où il arrive que ce sont
les plus horribles choses 'et les plus humbles gens qui prennent, par
les complications inattendues de leur Destinée, autant de beauté et
autant d'intérêt que des Rois ou que des Héros ! « Il y a un tragique
quotidien bien plus réel, bien plus profond et bien plus conforme à
notre être véritable que le tragique des grandes aventures, dit-il
lui-même. Il ne s'agit plus, ici, de la lutte déterminée d'un être
contre un être, de la lutte d'un désir contre un autre désir ou de
l'éternel combat de la passion et du devoir. Il s'agirait plutôt de
faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans le fait seul de vivre. Il
s'agirait plutôt de faire voir l'existence d'une âme en elle-même, au
milieu d'une immensité qui n'est jamais inactive. Il s'agirait plutôt de
faire entendre, par-dessus les dialogues ordinaires de la raison et des
sentiments, le dialogue plus solennel et ininterrompu de l'être avec sa
Destinée. Il s'agirait plutôt de nous faire suivre les pas hésitants et
douloureux d'un être qui s'approche ou s'éloigne de sa vérité, de sa
beauté, de son Dieu. »

Mission divine, alors, que celle du poète ! Il n'est plus le psychologue
banal dont le peu de portée élémentaire ne nous fait pas apercevoir
au-delà du cercle restreint de nos habitudes ; il se hausse, par ce fait
même de voir, à la clairvoyante perspicacité d'un frère et à la
délicieuse, exquise et toute naturelle prévenance d'un ami. Son âme
acquiert, semble-t-il, l'hyperacuité délicate de la nôtre. Alors que nos
lèvres si taisent, toutes deux se comprennent en dedans de nous-mêmes ;
toutes deux jugent nos actes réciproques avec une indulgence pareille.
La grande Sophia qu'est la Philosophie admirable a été leur éducatrice
invisible, et voici qu'à force de souffrir, d'aimer et de croire
ensemble, c'est une sorte de transsubstantiation eucharistique qui
s'opère [81] en elles, et qu'elle prennent des pudeurs de colombes, et
des blancheurs de neige à se contempler à travers les larmes et les
sourires de nos yeux pareils !

Encore faut-il aimer et faut-il comprendre ? pour cela, il faut tant de
silence ! Et l'on sait si peu se taire. On sait si peu se mettre en
rapport, à cause d'un même songe, à cause d'un même amour, d'un même
pardon, d'une même appréhension informulée ! On sait si peu se lire dans
les yeux et l'on a tant de mystères insondables à ne révéler jamais !
Quand Villiers de l'Isle-Adam laisse silencieux Axël auprès de maitre
Janus, quand Ibsen dans la méditation qui s'accroit entre Hilde et
Solness laisse passer des attentes craintives, quand Maeterlinck, par là
bouche de l'Aïeul (l'/Intruse/), s'écrie : « Il y a des moments que je
suis moins aveugle que vous, vous savez ! » pensez alors à /Œdipe-Roi/,
à /Antigone/ et à /Oedipe à Colone/, et vous vous apercevrez que 1e
tragique est perpétuellement le même entre deux Ames qui sont affligées
et se comprennent, entre deux destinées qui se complètent et dont le
malheur :se partage réciproquement ! Que ce soit Hilde ou que ce soit
Antigone, ces femmes comprennent bien aussi profondément les
afflictions, et elles y remédient ou elles les aggravent, mais, enfin,
elles s'y intéressent ! « Il ne s'agit plus d'un moment exceptionnel et
violent de l'existence, mais de l'existence elle-même », ajoute
Maeterlinck. Ce n'est plus que le tragique quotidien méconnu
jusqu'alors, qui se joue entre les simples murs d'une maison avec la
poignante nomenclature de ses petits faits, insignifiants à la surface,
mais, au fond, significatifs Ligéia, Claire Lenoir, Hilde ou Ellida,
Séraphita ! Voilà donc celles qui se comprennent alors ! Mais Poe,
Villiers, Balzac et Ibsen savaient donc ? – S'ils savaient ! Mais ils
avaient pénétré le mystère, oserai-je dire, jusqu'aux confins les plus
ténus et les plus musicaux de son insaisissable ! Ils avaient entendu
jusqu'aux larves même de l'ombre, et, de même qu'un Rembrandt, qu'un
Goya ou qu'un Odilon Redon devinrent, auprès d'eux et dan le voisinage
de leur silence, des fantômes présents et accidentels, de même, ils
avaient eu l'intuition, lentement, de se concilier l'Invisible et de
voir, au-delà même des lumières, les clartés encore plus intenses qui y
habitent, et, au-delà des ombres, les ombres encore plus nocturnes qui
s'y lovent sourdement, ainsi que des hôtes inconnus, entrés là et
qu'aucune marque extérieure ne ferait encore [82] reconnaître, Hilde et
Solness sont, je pense, les premiers héros qui se sentent vivre, un
instant, dans l'atmosphère de l'âme, et cette vie essentielle qu'ils ont
découverte en eux, par delà leur vie ordinaire, les épouvante ! » M.
Maeterlinck a raison, en affirmant que ce furent d'abord Solness et
Hilde mais, maintenant, ils ne sont plus les seuls à se comprendre et à
se chercher simplement.

M Whistler a peint d'admirables toiles, d'une apparence fluide et d'une
discrétion intense. Je pense que les faces des portraits qui y demeurent
se dévisagent aussi bien que Hilde et que Solness, et aussi bien
qu'entre elles les faces des Héros de Van Lerberghe, de Paul Claudel et
Maurice Beaubourg.

Sans abus d'épithètes et d'artifices grossiers, les uns et les autres
parviennent à expliquer, par reflets et par clairs-obscurs le jeu des
personnages qu'ils figurent, et il y a là, je le pense, des exemples de
tragique quotidien d'une puissance presque redoutable et d'une beauté
autour de laquelle des prières et des oraisons semblent s'épanouir 'et
se balbutier…

Elle est venue vers le palais

- Le soleil se levait à peine -

Elle est venue vers le palais,

Les chevaliers se regardèrent

Toutes les femmes se taisaient.

Elle s'arrêta devant la porte

- Le soleil se levait à peine -

Elle s'arrêta devant la porte

On entendit marcher la reine

Et son époux l'interrogeait.

Où allez-vous, où allez-vous?

- Prenez garde, on y voit à peine -

Où allez-vous, où allez-vous?

Quelqu'un vous attend-il là-bas?

Mais elle ne répondait pas.

Elle descendit vers l'inconnue,

- Prenez garde, on y voit à peine -

Elle descendit vers l'inconnue,

L'inconnue embrassa la reine,

Elles ne se dirent pas un mot

Et s'éloignèrent aussitôt.

Son époux pleurait sur le seuil

- Prenez garde, on y voit à peine -

Son époux pleurait sur le seuil

On entendait marcher la reine

On entendait tomber les feuilles.

 
samedi 12 septembre 2009
  mystique Maeterlinck
Notre bonheur dépend, en somme, de notre liberté intérieure. Cette
liberté grandit quand nous faisons le bien, et diminue quand nous
faisons le mal. Ce n'est pas métaphoriquement, mais très réellement que
Marc-Aurèle se délivre chaque fois qu'il trouve une vérité nouvelle dans
l'indulgence, chaque fois qu'il pardonne ou qu'il pense. C'est moins
métaphoriquement encore que Macbeth s'enchaîne à chacun de ses crimes.
Et tout ce qui est vrai d'un grand crime sur une scène royale, et d'une
grande vertu dans une vie héroïque, est pareillement vrai des plus
humbles fautes et de toutes les vertus inconnues d'une vie ordinaire. Il
y a tout autour de nous des Marc-Aurèles enfants, et des Macbeths qui ne
sortent pas de leur chambre. Si imparfaite que soit notre idée du bien,
dès que nous l'abandonnons un instant, nous nous livrons aux forces
malveillantes du dehors. Un simple mensonge envers moi-même, enseveli
dans le silence de mon coeur, peut porter à ma liberté intérieure une
atteinte aussi funeste qu'une trahison sur la place publique. Et sitôt
que ma liberté intérieure est atteinte, le destin s'approche de ma
liberté extérieure, comme un fauve s'approche à pas lents d'une proie
qu'il a longtemps guettée.


III

Il semblerait que, par un des chapitres de son /Trésor des Humbles/,
intitule les /Avertis/, Maeterlinck ait eu le dessein d'ouvrir, sur la
plupart de ses œuvres, une large croisée spacieuse qui permit 'de voir
clair davantage, au-delà des apparences des acteurs et du pathétique des
héros. Il nous a parlé là, étrangement, sur le mystère ou sur ce qu'on
est convenu depuis longtemps d'appeler tel. C'est Ernest Hello qui a dit
: « Pour ne point apercevoir le mystère ; l'homme a besoin de fermer les
yeux et de les fermer violemment. » Tous les personnages du théâtre de
Maeterlinck essayent de fermer les yeux pour ne pas voir le mystère, et,
pourtant, ils ne peuvent jamais parvenir à une cécité complète. On
dirait qu'ils veulent toujours se tourner vers ce qui n'est pas
compréhensible pour en sonder l'inexplicable et pour en découvrir la
profondeur étrange. Ils ne peuvent presque jamais y réussir. 11 y a,
toujours, une chose épouvantable qui les tient éveillés, comme un
remords ou un cauchemar. Il n'y a, parmi eux, que ceux qui sont
innocents et simples qui semblent avoir le droit de clore les paupières
quelquefois. Seulement, lorsqu'ils les ont closes, voici qu'il ne leur
est plus possible de les rouvrir, ils sont partis ailleurs et ne
sauraient [76] en revenir pour se rapprocher encore de nos mystères.

Voyez l'Ursule des Sept Princesses, la mère invisible de l'Intruse, la
petite Mélisande, la princesse Maleine, le petit Tintagiles. Ils ferment
bien les paupières violemment, à une minute donnée, mais on sait bien
par quelle cause ils les ferment ; quelquefois, même, ils ne les ferment
pas par leur volonté propre ; il faut que ce soit une main criminelle
qui les rapproche sur les gouttes d'eau pure des prunelles transparentes !

Le théâtre de Maeterlinck procède beaucoup par jeux d'ombres et de
lumières, par clairs-obscurs préparé pour l'effet visuel et
l'exagération dramatique. Ces jeux de demi-teintes se réfléchissent,
semble-t-il, sur les faces des fantoches un peu illusoires du poète,
avec d'insistantes fuites de clartés et de légères nuances de soir
mourant. Il en résulte que parmi les âmes qui se meuvent dans ce
crépusculaire décor, il s'en trouve qui sont blanches et douces comme le
furent, sans doute, celles d'Ophélie et de Juliette, de Desdémone et de
Cressida ; elles ressemblent à des fleurs d'Eden transplantées dans la
Forêt Noire des intrigues de nos villes et des buissons épineux de nos
passions bruyantes. Ces petites âmes-là, un rien les froisse, les
supplicie et les étreint. Il faut se montrer très avenant et très
discret avec elles. Presque toujours, elles semblent ne pas savoir
exactement leur rôle devant la vie. Elles sont, pour ainsi dire, dans
l'attente, perpétuellement du Sommeil ou de la Mort. Il n'est pas
jusqu'à leurs sourires qui ne soient tristes. La plupart sont des
/averties./ Elles ont eu la curiosité, quelquefois, de s'éprendre
d'autres choses que celles dont les apparences les flattaient
ordinairement, et elles se sont préparées, à voix basse, elles,
fragiles, tendres et exquises, à jouer des actes poignants, dans de très
atroces tragédies. Il semblerait, aussi, qu'elles aient eu crainte de
parler trop haut. Presque toutes ont, en elles, de la béguine et de la
petite princesse cloitrée. A leurs yeux inexpérimentés, le monde
passionnel offre tout de suite la distraction de nouveaux séjours. Elles
ne se seraient jamais doutées qu'il puisse advenir de si grands
désastres, à propos d'un baiser ou à propos d'un sourire. Elles sont
tout à fait innocentes. Elles ne font jamais le mal pour le mal, et
elles sont toujours prêtes à pleurer, pour expier les crimes
qu'involontairement elles ont pu commettre. La plupart semblent ne pas
appartenir au monde ordi[77]naire du théâtre. On dirait qu'elles
représentent des idées que le poète a émises quelquefois, ou qu'elles
sont l'écho des souffrances mal exprimées et qu'il n'aurait jamais eu le
courage de garder complètement en soi.

Maeterlinck lui-même, à propos d'/Annabella/, écrit de Ford : « Ses
héroïnes vivent plus intimement que bien d'autres héroïnes sans qu'on
puisse dire pour quelles raisons. » Cela n'est pas seulement exact pour
Annabella, pour Calantha., pour Penthéa, pour Bianca ou pour telle autre
des petites âmes de John Ford, ce l'est aussi pour Mélisande, pour
Maleine et pour Alladine. La petite Alladine est venue, du fond de
l'Arcadie, au palais .d'Ablamore, et pourquoi (Grand ciel !) ? pour y
être emprisonnée dans un souterrain. Et Mélisande ! Est-ce sa faute si
elle n'aime pas Golaud ? Maleine enfin, quand le jet d'eau troublé,
gémit auprès d'elle et d'Hjalmar, sait-elle que c'est là un
avertissement ? Non point. « Elles vivent donc bien plus intimement que
bien d'autres héroïnes. » Elles vivent même intérieurement, et /elles
participent à deux drames à la fois :/ au drame extérieur et passionnel
des individualités que la vertu du poète anime, et aussi au drame caché
qui se joue /entre les acteurs qui sont invisibles/ et avec lesquels,
cependant, il faut compter ; la Mort, La Maladie, ou simplement le
Silence, la Lumière, le Froid, l'Ennui, l'Amour. Le théâtre visible et
le théâtre abstrait, le théâtre objectif et le théâtre subjectif, voilà
donc la théorie fondamentale de Maeterlinck.

Et l'on dit qu'il ressemble à Shakespeare ! Mais Shakespeare est bien
plus réel ! /ils n'ont pas tous /es deux la même façon de comprendre le
mystère/. Il y a, entre eux, des divergences profondes. Seulement, comme
cela n'est visible-que pour ceux qui s'en aperçoivent, jusqu'ici on ne
l'a pas encore remarqué. Leur plus grand rapport est davantage dans la
liaison d'un certain ordre de personnages. Le père d'Hamlet, le Roi
Lear, le roi Cymbeline, par exemple, sont certainement les ancêtres très
marqués du vieil Hjalmar, du grand-père (/l'intruse/), des Aveugles,
d'Ablamore. Ce sont les mêmes poses douloureuses, les mêmes sentences
fatidiques et la préoccupation incessante, autour d'eux, de rechercher
un tout petit peu d'amour pour en réchauffer leur cœur lassé et meurtri
; ce sont les mêmes soucis, de se mettre, à toute force, au travers des
événements et de vouloir changer les Destinées ; c'est la même faiblesse
qui les pousse à écouter toujours les mauvaises [78] voix, du crime, de
l'horreur, de l'ombre ! Mais «quant à l'orientation de Mystère, elle est
bien .différente. Il semblerait que le Mystère, chez. Shakespeare,
naisse plutôt des événements que des causes étrangères auxquelles on ne
s'attend pas, parce que rien ne les fait soupçonner, ou bien parce que
si l'on en est /averti/ c'est seulement par une prescience douloureuse
et trop vague pour rien marquer absolument.

Shakespeare met immédiatement les- passions en jeu, il accumule, entre
elles, une série d'événements, au milieu desquels son génie se déploie
.avec une saisissante lucidité ; mais, comme il y a un instant je l'ai
expliqué, Maeterlinck double tout cela, d'autre chose qu'il ne dit pas
et qui, cependant, existe. Avec Marlowe, Ben Jonson, Otway, Beaumont et
Fletcher, il en est, pour ainsi dire, de même qu'avec. Shakespeare. Ils
sont de terribles voyants et ils .sont des dramaturges admirables, parce
que la clarté avec laquelle ils voient illumine /directement/ lés choses
dont ils parlent et les intrigues qu'ils dénouent. Leur mystère arrive
toujours à s'expliquer. /Celui de Maeterlinck ne se résout jamais
complètement/ : dés que le drame apparent est fini, on n'est plus bien
sûr qu'il soit achevé entre les acteurs invisibles. Tout le 'mystérieux
apporté dans leurs œuvres par les Elizabathan Dramatists est bien
rudimentaire.si on le compare à celui des écrivains plus récents tels
qu'Edgar Poe, Villiers de 1'Isle-Adam ou seulement Henrik Ibsen. Le
théâtre anglais a quelque chose de lyrique et qui tient de l'épopée. Si
l'on en excepte le côté fantaisiste de Shakespeare (la scène de
l'apparition dans /Hamlet/, l/e Songe d'une nuit d'été, la Tempête/,
l'acte des sorcières dans /Macbeth/, etc.), le drame du temps de cette
période s'épanouit dans la vulgarité splendide de la Vie et s'écoule
dans le journalier banal de faits divers effroyables et de
conflagrations nées entre des personnages dont la vie a présenté quelque
chose de poignant ou d'héroïque, Les péripéties y sont toutes présentées
avec l'impudence même du naturel. C'est cela qui en fait toute la
beauté, toute la grandeur et toute la morale. La scène anglaise a
presque toujours évolué vers un art pareil, depuis le /Faust/ de
Christopher Marlowe jusqu'à la tragédie des /Fiancés/ de Thomas Lowel
Beddoes. John Ford semble-t-il, serait à peu près le seul qui ait
apporté le plus de discrétion et le moins d'emphase au spectacle de ses
drames, C'est pour cela que Maeterlinck en parle affectueusement et de
préférence. Il lui semblerait, sans [79] doute, que John Ford soit plus
intime que les autres, et c'est cela, surtout, qui est un attrait à ses
yeux. Le mystère, chez l'un et chez l'autre, habite au fond des âmes.
Ils font s'acheminer, de manière souvent analogue, leurs héros et leurs
héroïnes vers d'inattendus dénouements auxquels nous ne pensions pas
avant qu'ils ne nous les aient fait prévoir. L'un et l'autre, aussi,
nous sont des exemples de ceux-là, si rares et si espacés au courant des
siècles et pour qui les plus petits des êtres ne sont jamais à mépriser,
dans le spectacle hautain de ce qui est éternel…

 
vendredi 11 septembre 2009
  mysticisme Maeterlinck
*/Les sept filles d'Orlamonde/*

/Les sept filles d'Orlamonde,/

/Quand la fée fut morte,/

/Les sept filles d'Orlamonde,/

/Ont cherché les portes./

/Ont allumé leurs sept lampes,/

/Ont ouvert les tours,/

/Ont ouvert quatre cents salles,/

/Sans trouver le jour.../

/Arrivent aux grottes sonores/

/Descendent alors ;/

/Et sur une porte close,/

/Trouvent une clef d'or./

/Voient l'océan par les fentes,/

/Ont peur de mourir/

/Et frappent à la porte close,/

/Sans oser l'ouvrir.../

*II*

* *

Il n'est pas allé seulement vers Ruysbroeck, vers Emerson et vers
Novalis ; il est allé, vers Swedenborg et vers Claude de Saint-Martin.
Il a purifié son exégèse à l'entretien de leurs livres mémorables et au
commerce de leurs aspirations immaculées. En effet, dans plusieurs de
ses pages, il parle du premier avec amour et du second avec respect. Il
a su, quelquefois, s'identifier à eux ; et c'est pour cela que, si
souvent, il a des paroles, de visionnaire et des sentences d'homme de
désir. C'est Swedenborg, qui nous a révélé que « les anges ont le
vêtement de leur intelligence », et c'est Saint-Martin qui nous a
exhorté, à « spiritualiser nos œuvres, si nous voulons qu'elles soient
en tous points selon la justice. » il ne s'en est jamais trouvé un seul,
parmi les philosophes profanes, qui ait eu la miraculeuse intuition de
découvrir ces choses profondes. Voilà ce qui fait la supériorité des
mystiques. Ils ne vivent presque plus que par leur âme, et ils se sont
déjà, avant de mourir, familiarisés avec la présence de Dieu. Les mots
les plus ordinaires qu'ils emploient exprimerait tout de suite autre
chose que ce qu'ils semblent représenter, dès qu'ils s'en servent pour
expliquer des spectacles que nous ignorons et qu'un Swedenborg a vus, et
des profondeurs d'extase que nous ne saurons jamais et qu'un Claude de
Saint-Martin a pénétrées bien souvent, durant sa vie et durant ses
songes. Les oeuvres des Bœhménites sont plus abstruses et moins à la
portée de nos simples coeurs, Peut-être y découvrirait-on de plus
solennels mystères sous le voile de plus [73] admirables discours ; si,
quelque jour, il nous était permis de fréquenter la sagesse de ces
illuminés divins. Mais Jacob Boehme est compréhensible, davantage,
plutôt pour des intelligences sœurs de la sienne que pour les nôtres que
le courant de la vie lassante a fatiguées d'inutiles et de prolixes
richesses. Maeterlinck l'a moins affectionné que le Philosophe Inconnu.
Les spéculations du théosophe se rapportaient moins à la simplicité que
sans doute, attribue à la mystique et que Ernest Hello, lui
probablement, a su atteindre quelquefois, dans sa plus intense et sa
plus sincère expression. Ernest Hello recherchait moins les théorèmes
des théories spirituelles que leur réalisation- purifiée parmi le monde
; il était plutôt un apôtre qu'un écrivain, et il y a de ses phrases qui
ressemblent à des fragments de l'Imitation bien plus qu'à des
développements fragmentaires de thèses théologiques ! Hello, c'est un
peu le Ruysbroek moderne, au milieu de notre monde mauvais, ainsi qu'il
y a des siècles l'ermite flamand de la forêt de Soignes, dans sa cabane
de Groenendael ; Hello, c'est un peu, aussi, un Novalis plus austère et
plus sauvage, qui aurait eu moins de pitié, et davantage de ressentiment.

Or Maeterlinck se montre plutôt tout amour, toute pitié et tout pardon.
Claude de Saint-Martin lui a préparé sa grande conversion intérieure ;
Ruysbroeck lui dut apprendre les prières les plus graves mais surtout
c'est Swedenborg qui l'a fiancé, avant les complètes noces spirituelles
de son âme, avec l'Agneau ; c'est Swedenborg qui, plus que tout autre,
je suis sûr, lui enseigna les abîmes des terres inconnues où les Esprits
immarcescibles[1] <#_ftn1> demeurent, et c'est lui, enfin, qui
certainement lui a procuré les aperçus les plus vertigineux et les plus
inattendus sur les mondes insoupçonnés où ne parviennent jamais que ceux
qui ont aime et que ceux qui ont souffert.

Si l'auteur des Arcanes Célestes et du livre du Ciel et de l'enfer a
bien souvent relaté le souvenir de spectacles impossibles avec des
naïvetés de langage puériles, il ne faut pas oublier, par contre, qu'il
a prononcé quelques-unes des paroles immortelles du monde infini, et
cela avec des splendeurs révélatrices de chutes effrayantes au-delà des
îles où n'habitent plus les hommes. Seulement, pour aimer Swedenborg, il
faut avoir le courage obstiné de le lire, de le méditer et de le
comprendre. Il réserve, alors, d'extraordinaires surprises, et il a,
bien [74] souvent des phrases qui sont des maximes dignes d'être gravées
en lettres d'or au péristyle de nos temples. J'en citerai quelques-uns :
« il n'est pas possible, dans le ciel d'avoir un autre visage que celui
de ses affections. » « Le ciel n'est pas hors de l'ange, mais dans lui.
» « Un jardin et un paradis signifient l'intelligence et la sagesse. » «
L'âme humaine est comme une terre qui ne vaut qu'autant qu'elle est
cultivée. » Tercets admirables ! langage profond ! discours divins !
Voilà le vrai mystique, celui qui est parvenu au sommet des montagnes
blanches de la Purification, celui qui ne sait plus rien de nos fanges
et de nos haines et qui ne sait pas, non plus, alors qu'il s'entretient
avec nous, quel inépuisable don de charité il nous fait, en nous
dévoilant, avec largesse, les voluptés extatiques de son trésor d'amour.
Swedenborg ignoré le délice même qui émane de ce qu'il dit, et les
choses qu'il explique ne trouvent de splendeurs, à ses yeux, que par la
perfection que cela fait naître, en nos coeurs mortels et dans nos âmes
qui sont appelées, elles aussi, si nous agissons pour cela, à entrer
dans la béatitude contemplative. Et cependant il a des maladresses, et
il dit des choses si insensées qu'un enfant rougirait de les répéter
avec conscience. Voilà, c'est que l'âme, sur le point de contracter le
mystérieux mariage avec la divinité, tremble devant elle, comme une
esclave timide qui craint de lever les yeux[2] <#_ftn2> (1) ». Allusion
au trouble du néophyte, aux approches des épousailles célestes !

On ignore, quelquefois, de quelle beauté son propre visage resplendit
quand l'âme y monte et le spiritualise d'une flamme intérieure qu'on ne
soupçonnait pas brûler en soi, et que quelques mots éternels ont
allumée, d'une étincelle de génie. C'est ainsi que Moïse ne savait pas
que sa face fût devenue lumineuse dans la contemplation de Dieu. Le
foyer du Buisson Ardent s'était reflété sur son visage, et il ne s'en
était pas aperçu ! Il faut donc croire que les saints ne voient pas
l'auréole de leurs fronts. Cependant, il faut penser que leurs frères le
remarquent, et c'est pour cela qu'ils les sanctifient ! C'est pour cela
qu'un Paracelse est appelé /divin/ et c'est pour cela aussi qu'un
Ruysbroeck est nommé /admirable./ La beauté intérieure a transfiguré la
beauté physique. Ceux qui en sont revêtus ressemblent à ces messagers de
lumière qui gardèrent le sépulcre du Sei[75]gneur il ne reste de leur
passage parmi le monde que des livres accessibles seulement aux croyants
aux sincères et qu'un souvenir confus et inexact, à travers lequel, plus
tard, ils apparaissent resplendissants et incroyables, miraculeux et
nobles, ainsi que dans les figurations primitives des vieux maitres, ces
images d'ascètes qui n'étaient-plus que des faces de Séraphins entourées
par des nues de feu et d'or…

« Je suis-là où est ma pensée, dit l'/Imitation/, et ma pensée est
d'ordinaire où est ce que j'aime. » M. Maeterlinck semble avoir fait se
baser sur ce paragraphe la direction immuable de sa vie spirituelle. Il
a aimé le Philosophe inconnu, Emmanuel Swedenborg. Seulement, Il a
compris que les trésors de leurs œuvres n'étaient accessibles qu'a ceux
qui, comme lui, sont préparés pour les comprendre et pour les goûter. Et
c'est pourquoi, de préférence, il nous a livré les richesses plus
proches, plus humaines, plus consolantes et plus précieuses de
Ruysbrœck, d'Emerson et de Novalis.

III


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[1] <#_ftnref1> qui ne peut se flétrir ; éternel

[2] <#_ftnref2> /(1) Molitor : Philosophie de la tradition/

 
jeudi 10 septembre 2009
  mystique et maeterlinck et...
*MAURICE MAETERLINCK.*

*I*

La parole de Maeterlinck ne plaira pas à toutes les âmes ; sa pudeur ne
convient qu'à quelques-unes, et son idéalité ne s'étend point au-delà
d'un cercle choisi. Pour l'aimer, il ne faut pas l'écouter avec le
sang-froid implacable du jugement ni le lire avec la curiosité glaciale
du dédain. Sa Pitié ne répond qu'à ceux qui sont tristes, et sa
consolation ne s'émeut que pour ceux qui sont graves et qui ont pleuré
déjà devant la vie. Entre son auditeur et lui, Maeterlinck a le don,
aussitôt, d'établir des rapports fraternels et une affinité de relations
si étroites qu'il faut être, soi-même, profondément égoïste pour ne
participer point à la richesse de son intelligence et au trésor de sa
bonté. Lorsqu'il est allé vers Ruysbrœck, vers Novalis et vers Emerson,
je pense que toute l'humilité de l'amour l'agenouillait seule devant
leurs Faces et le prosternait, sans faiblesse, devant leur présence
désirée. S'il les a compris, tous trois avec clairvoyance, et s'il les a
approfondis séparément, avec la même conscience et le même effort, c'est
qu'il s'est présenté, devant eux, dans l'attitude digne et simple de la
Foi et qu'il lés a écoutés avec le silence respectueux de l'Amour.

Ainsi, à notre tour, devons-nous agir vis-à-vis de lui et nous préparer,
avant d'aborder son oeuvre.

Il est écrit (Mat, XVIII.3) « je vous le dis en vérité, que si vous ne
changez pas et si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n entrerez
point dans le royaume des cieux.

C'est pourquoi quiconque s'humiliera soi-même, comme cet enfant,
celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux. »

Parce que Maeterlinck s'est humilié, il est devenu comme ce petit enfant
prédestiné et simple, Il s'est habitué à exprimer ses pensées avec des
paroles ordinaires et à causer naturellement et sans emphase ; avant
d'entrer dans la sérénité contemplative de Dieu, il a livré son cœur aux
passions de personnages fictifs, et le philosophe ne s'est dégagé en lui
qu'après le dramaturge. [71]

Il s'est préparé à la Grâce, d'une façon pathétique qui est sublime et
dont il n'existe pas d'exemples. Les anges n'ont vécu, en lui, qu'après
«les marionnettes ; on dirait qu'il n'a eu conscience du Créateur
qu'après avoir pénétré toutes les complications admirables des
créatures, et que la Philosophie n'est venue enfin le visiter que
lorsqu'il s'est trouvé captif des enchantements scéniques qu'il a voulus
lui-même et qu'il ne semble avoir imaginés que pour se convaincre de
l'origine divine qui est au fond de chacun de nous, depuis le premier
homme. L'étude des passions e le jeu de leur conflit l'ont amené, peu à
peu, à d'extraordinaires visions mystiques, et l'on dirait que c'est
pour expier les fautes de ses héros et de ses héroïnes qu'il a fait ce
silence autour de son âme et cette paix autour de sa conscience. Son
évolution a été, cependant, toute progressive. Avant de se retirer dans
la méditation de sa Cité Intérieure, il s'était depuis longtemps déjà
habitué au recueillement des personnages qu'il avait animés de sa parole
et qu'il avait accoutumés à se mouvoir au-delà du silence et au-delà du
mystère. Dès son premier drame et ses premiers vers, les philosophes
clairvoyants et les théosophes sincères eussent reconnu facilement en
lui leur frère de plus tard. La Fatalité qui apparait dès sa première
intrigue les tout petits détails qui s'amoncellent dès les premiers pas
de ses personnages, pour aboutir à d'effroyables dénouements, voilà qui
prouve un sens de la Foi invétéré et profond, une croyance passive et
naturelle au mouvement humain ! II semblerait, à le voir se plier, de la
hauteur de ses mirages, jusqu'à l'intime médiocrité des chétifs et des
petits, qu'il aime à retourner, peu à peu, vers les hommes frustes de ce
monde ; vers celui en qui, sans doute, il pense retrouver, conservés par
la timidité apparente, le trésor solennel des affectueuses sollicitudes
et le repas paisible de la grâce Intérieure.

Il y eut une fois un petit pâtre nommé Maximin et qui devint empereur.
Quelque soir, il échangea sa houlette fleurie contre le sceptre stérile
et la pourpre augustale Toute une nouvelle vie présida à ses jours
anciens, et il n'y eut presque plus rien de commun entre le petit
inconnu qu'il avait été autrefois et le souverain glorieux dont la
puissance l'avait revêtu du faste inattendu de 1a grandeur suprême. M.
Maeterlinck, lui, au contraire de Maximin, a joué d'abord des rôles
élevés, et il a ajouté à chacune des figures de ses drames un [72] peu
de sa présence a été empereur et roi, prince et monarque tout puissant.
Quelque jour, pourtant, il a délaissé tout cela pour les hagiographies ;
l'omniscience l'a tenté, de toutes les beautés pures de sa vivace
lumière. Il s'est appris à prier avez Ruysbrœck, à aimer avec Novalis,
et, au seuil des œuvres d'Emerson, cette phrase prodigieuse lui a
enseigné à croire : /un homme est la façade d'un temple où habitent tout
bien et toute sagesse./ Il a. été touché de la douceur de ces bons
maîtres ; il a fait d'eux ses plus chers amis ; et c'est pourquoi, au
contraire, il est redevenu le petit pâtre, dont la parole clairvoyante,
pour avoir répété, souvent, celle des grands saints, console comme une
brise et réchauffe comme un baiser...


Je pleure les lèvres fanées

Ou les baisers ne sont pas nés

Et les désirs abandonnés

Sous les tristesses moissonnées.

Toujours la pluie à l'horizon !

Toujours la neige sur les grèves !

Tandis qu'au seuil clos de mes rêves

Des loups couchés sur le gazon.

Observent en mon âme lasse.

Les yeux ternis dans le passé,

Tout le sang autrefois versé

Des agneaux mourants sur la glace.

Seule la lune éclaire enfin

De sa tristesse monotone,

Où gèle l'herbe de l'automne,

Mes désirs malades de faim.

 
mardi 8 septembre 2009
  sur Swedenborg, par blanc
*546. Swedenborg* (1688-1772). — Un autre théosophe, antérieur aux
précédents et plus célèbre, est Swedenborg, né à Stockholm. Chose
singulière, ce fut tout à coup et après une vie qui ne faisait
pressentir rien de tel qu'il se jeta dans l'illuminisme. Son père,
évêque luthérien de Skara, lui enseigna une sorte de rationalisme et
renvoya terminer ses études à Upsal. Il y soutint une thèse de doctorat
sur les sentences de Sénèque et de Publius Syrus, puis voyagea pour
s'instruire, mais sans fréquenter les écoles de mysticisme, qui
florissaient alors en diverses villes. Il s'occupa de littérature,
s'appliqua avec ardeur à l'étude des sciences exactes et dédaigna la
spéculation, comme devait le faire plus tard un autre mathématicien, A.
Comte. Nommé par Charles XII membre du Collège des mines, il rendit de
grands services à ce prince comme ingénieur au siège de Frederickshall.
Plusieurs académies se l'associèrent et il publia des travaux de [327]
sciences et de philosophie tendance matérialiste plutôt que mystique. Il
soumettait l'âme, en effet, à des lois géométriques et mécaniques, et la
regardait comme la partie la plus subtile du corps. Mais en 1745, alors
qu'il se trouvait à Londres, éclata la crise qui devait rendre la
seconde partie de sa vie si différente de la première. Se trouvant à
table et achevant son repas, il aperçoit de tous côtés des reptiles
immondes ; soudain la salle est plongée dans l'obscurité, puis un homme
radieux lui apparaît qui lui crie : Ne mange pas tant !... Désormais il
est voyant ; les cieux et les enfers lui sont ouverts, il conversera
avec les anges et avec les morts ; il assistera, de Gothembourg, à
l'incendie de Stockholm et fondera une religion nouvelle, une secte,
celle des Swedenborgiens, connue en Angleterre sous le nom de Nouvelle
Eglise de Jérusalem. A cette seconde partie de sa vie se rattachent les
/Arcana coelestia/ (Londres, 1749-1757, 8 vol) ; /De coelo et inferno ex
auditis et visis/ (1758, trad , en français 1782) ; /De nova
Hierosolyma/ (1758, trad. en français 1784), etc. A la seule lecture de
ces titres, on comprend déjà que Swedenborg soit l'un des principaux
ancêtres des spirites et autres illuminés contemporains[1] <#_ftn1> (1).

------------------------------------------------------------------------

[1] <#_ftnref1> /(1) V.Matter, Swedenborg, sa vie, sa doctrine (1863)./

 
  cagliostro vu par élie blanc
*Cagliostro* (1743-1795) diffère du précédent en ce qu'il dut ses succès
moins à ses idées qu'à son charlatanisme. Né à Palerme d'une famille
obscure, il s'appelait de son vrai nom Joseph Balsamo. Il escroqua 60
onces d'or à un orfèvre en lui promettant un riche trésor ; puis il
parcourut sous divers noms et exploita la Grèce, l'Egypte, l'Arabie, la
Perse, Rho[328]des et Malte, éblouissant tout le monde par les guérisons
vraies ou prétendues qu'il opérait et par son opulence inexplicable.
Après avoir fait quinze jours de prison à Naples (1773) pour ses
méfaits, il épousa à Rome une intrigante, avec laquelle il obtint de
nouveaux et plus grands succès. Les Strasbourgeois (1780) virent en lui
un être surnaturel ; il s'établit à Paris (1785), fut impliqué dans
l'affaire du collier, mis à la Bastille, puis exilé. On le vit ensuite
en Angleterre, en Suisse et en Italie, où il fut condamné par
l'Inquisition romaine comme illuminé et franc-maçon et mourut en prison.
Le peuple vit en lui un sorcier dont le diable était le banquier ;
plusieurs lui ont attribué des prédictions, quelques-uns l'ont regardé
comme un espion soudoyé par les sociétés secrètes ; d'autres n'ont vu en
lui qu'un charlatan de génie. Mais on peut penser qu'il eut plus d'une
fois recours à des pratiques que nous avons vu employer de nos jours
avec un succès analogue par des magnétiseurs en renom. A Lavater, qui
était allé le voir à Bâle et lui demandait par quels moyens il opérait
ses merveilleuses guérisons, il répondit : ln verbis et herbis.
 
  lavater vu par élie blanc
547. *Lavater* (1741-1801) lui aussi doit être rangé parmi les
mystiques, bien que sa vie tranche sur celle de Cagliostro par un
caractère plus sérieux et plus moral. Il naquit à Zurich et y mourut
d'une blessure reçue à la suite de la bataille qui porte le nom de cette
ville. De bonne heure il se livra à ses goûts poétiques, se plut dans la
lecture de Bodmer, l'auteur de la /Noachide/, de Klopstock, l'auteur de
la /Messiade/, et enfin de Rousseau. A Berlin, où il se rendit bientôt,
il se lia avec les esprits les plus distingués ; [329] mais il déclara
dès lors la guerre h. l'esprit d'incrédulité qui régnait en Allemagne
comme en France. « Ou athée ou chrétien ; point de milieu ! » fut sa
devise, quand il revint en Suisse pour y exercer les fonctions de
pasteur. Mais il essaya vainement de ramener à des idées chrétiennes son
ami Mendelssohn ! et Goethe. Ses publications, ses qualités
personnelles, son éloquence le mirent à la tête du parti religieux et
mystique, avec lequel il exerça une influence considérable en Suisse et
en Allemagne. Aux yeux de ses fidèles, il était un patriarche, un
apôtre, un saint, le dernier. Père de l'Eglise, un nouvel Adam, un
second Christ.

Pour parler de ses ouvrages et sans nous arrêter à ses poésies, telles
que les /Chansons helvétiques/, encore populaires en Suisse, nous
signalerons les suivants : /Vues sur l'éternité ou Considérations sur
l'état de la vie future/, ouvrage qui offre beaucoup d'analogie avec la
/Palingénésie/ de Bonnet ; /Confessions ou Journal intime d'un
observateur de soi-même /(1772-3), où il décrit les phénomènes d'une
piété exaltée, telle qu'il l'entend et la pratique ; Mélanges (1774), où
il traite des miracles et de la foi, du pouvoir de la prière, de
l'Homme-Dieu, du Saint-Esprit. L'ouvrage le plus célèbre ce sont les
/Fragments physiognomoniques/ (1774), traduits en français dès 1781 (4
vol. avec vignettes, gravures, portraits d'hommes et d'animaux). On y
rencontre bien des observations exactes et fines ; mais la théorie qui
sert à les relier est inadmissible. Lavater ne se borne pas à soutenir
(ce qu'on a toujours admis) que la physionomie est l'expression
naturelle de l'âme ; mais il prétend, en outre, .découvrir toute la
personne morale [330] dans les lignes du visage, son aspect général et
les traits de chacune de ses parties le front, les yeux, le nez, la
bouche, le menton, etc. Partant de ce principe absolu, il n'est pas
étonnant qu'il en vienne à des prétentions excessives et ridicules, qui
n'on pas rebuté ses plus chauds partisans, mais qui ont fait rejeter son
système par les esprits réfléchis. Au fond, la physiognomonie ne mérite
pas plus de créance que la phrénologie (v. Gall), dont elle est le
prélude naturel. En effet, il est fort problématique d'abord que de
modifications de physionomie ou certaines particularités anatomiques
correspondent chacune à telles qualités intellectuelles ou morales.
Ensuite, en admettant cette correspondance, il est évident qu'elle sera
fort complexe et très difficile à démêler. Enfin, en admettant que
l'observation scientifique pût y réussir, on ne connaîtrait jamais par
ce moyen que les dispositions et les aptitudes du sujet : on ne
découvrirait point ce qu'il y a de plus intime et de plus décisif en
lui, l'usage actuel qu'il fait de sa liberté, par laquelle il ne cesse
de s'appartenir. A ce point de vue donc, sans parler des autres, l'homme
peut toujours dissimuler sa pensée, et l'art de la physiognomonie, comme
celui de la phrénologie ou de la graphologie, quoique plus ou moins
utile, est toujours insuffisant.

Nous avons vu que Lavater se laissa plus ou moins duper par Cagliostro,
son rival à certains égards : il crut aussi à Gessner et à Mesmer.

 
jeudi 3 septembre 2009
  mysticisme ?

à la recherche du mysticisme

I

A peine réveillée à la loi morale et à l'Amour évangélique par l'influence des « russes » toute la jeunesse littéraire engagea l’assaut contre la monstrueuse idole au corps d'airain sur pied d'argile. Le naturalisme succomba.

En 1887, au premier prétexte, les disciples renièrent le maitre. La lettre des Cinq protesta contre les basses grossièretés de la Terre. Le sens de cette lettre fut bien vite élargi par l'opinion ; et elle se trouva exprimer le dégoût de tous, la révolte des cœurs, surtout contre une doctrine qui préconisait, comme un moyen de faire oeuvre d'art et œuvre de force, le grossissement à outrance des laideurs, des tares, des brutalités féroces qui se voient         la nature. M. Zola demeura le seul naturaliste, à moins qu'on ne veuille compter M. Paul Alexis.

Parmi les dissidents M. Paul Margueritte parut bientôt le plus qualifié pour donner raison, par un talent fait de mesure, d’observation exacte, mais qui va jusqu'à l’âme, de douce et mélancolique pitié, a une scission dont nous devons chercher le motif dans un dissentiment moral, et non point dans l'invraisemblable prétention de dénier la géniale puissance de l'auteur de l’Assommoir, de Germinal et même de la Terre.

M. Paul Margueritte donna, en 1888, ce quasi chef-d’œuvre, Jours d’épreuve. Comme on y sent la liberté conquise, la loyauté parfaite, l'affranchissement de toute influence ! C'est la une œuvre profondément [18] personnelle. Et pourtant, à y reconnaître une si compatissante indulgence pour la destinée, une douleur si voilée et sereine, et, a-t-on dit « un attendrissement qui glisse en nous le désir des larmes », on pense à Tolstoï. La comparaison pourrait paraître écrasante, même si je rappelais ces vrais chefs-d’oeuvre, la Force des choses et la Tourmente. Disons, pour être juste, que Tolstoï a la religion de la grande souffrance humaine, et que Paul Margueritte a la religion de l'humble et douce souffrance bourgeoise.

Le regard de l'écrivain de la tourmente se tourne vers la douloureuse intimité de chaque âme, plus indulgent et plus pitoyable que le regard de l'écrivain d'Anna Karénine ou de la Sonate à Kreutzer. Elle est surtout sociale, la piété de Tolstoï ; elle va au troupeau des humains, à la foule misérable. Et son évangélisme s'arrête au seuil de ces mystères de la faute charnelle, où l'amour et la haine se mêlent et d'exaspèrent jusqu'aux sanglantes cruautés de la mort.

Anna Karénine dit, regardant l'ombré projetée par un wagon sur le sable : « Là, au milieu, il sera puni, et je serai délivrée de tous et de moi-même ». Et, la tête dans les épaules, les mains en avant elle se jeta sur les genoux sous le wagon. « Une masse énorme inflexible, la frappa sur la tête, et l'entraîna par le dos. » Ainsi Tolstoï tue l'amante coupable de Wronsky par un coup de haine et de brutalité sauvage. A travers l'amour sensuel dont la Sonate à Kreutzer décrit les féroces horreurs, une jalousie se glisse, obscure et affolante, qui mène fatalement Posdnicheff au meurtre.

Il reste donc en Tolstoï, parmi la très large pitié de son évangélisme    un peu de la rigoureuse détestation des crimes de la chair que le christianisme historique éleva contre les siècles de corruption païenne. Misereor super turbam[1]. Pitié sur les multitudes qui gémissent dans l'injuste souffrance ! Pour les coupables point de pitié, mais les suprêmes expiations. Point de pitié à la Samaritaine.

Elle trouverait plus facilement grâce devant l’auteur de la Tourmente. Quand Thérèse fait à Jacques Halluys, spontanément, l'aveu de sa faute, elle déclare sa honte et ses remords. Et voilà où apparait bien dans cette déclaration, le motif évangélique d'u pardon, Jacques pardonne. Il compte sur la réhabilitation par la souffrance de la femme adultère, et sur une commune douleur pour reconquérir l’amour. Ces choses arriveraient, [19] si l’abaissant désir ne faisait trébucher de ces hauteurs d'un amour racheté, les deux héros, et si les tristesses de l'apaisement sensuel ne faisaient surgir entre eux les souvenirs, les images odieuses. Par l’oeuvre basse de la chair donc, et par elle seulement, l'oeuvre rédemptrice de la douleur des âmes est anéantie.

Et c'est du mysticisme, cela, le plus humain comme le plus évangélique des mysticismes. Surtout on voit, par une telle inquiétude des problèmes moraux les plus émouvants, dans quelles voies nouvelles s'étaient promptement engagés les jeunes écrivains, et combien ils s'éloignèrent de la froide impassibilité ou des prétentieuses attitudes d'observation méprisante qu'avait affectées l’école naturaliste.

 

Vers le même temps que M. Paul Margueritte ses Jours d’épreuve, M. Edouard. Rod écrivit le Sens de la vie. Très sensible aux mouvantes inquiétudes du dehors, très curieusement et très intelligemment attentif à l'évolution de la pensée courante, et très apte à s’en assimiler la formule occasionnelle, M. Rod fit le livre de tout le monde.

Le Sens de la vie portait, en effet, loin des penseurs et des sombres philosophes, parmi les braves gens qui pourtant ne vivent pas sans un peu réfléchir et savent tirer quelque philosophie de leurs chagrins, le considérable problème du pourquoi de la Vie. Cela avec une juste mesure de pessimisme pour émouvoir, et de vagues espérances catholiques pour consoler. Le dosage était bien fait. Le livre eut un grand, un très grand succès. Il faut l'avouer, nous fûmes tous des admirateurs du Sens de la vie. Ne le regrettons point. Nous devions cela à l’auteur de la Course à la mort, ce très beau livre, Et puis, la supériorité d'oeuvres telles que la Vie de Michel Teissier, les Roches Blanches, dans lesquelles M. Rod a tout simplement raconté la vie d'autour de lui, la vie des âmes et ces conflits révélés par la vie extérieure, sans le souci des idées à la mode, et avec une si vive observation, avec de telles émotions de pitié que plus d'une page rappelle les meilleures d'Anna Karénine, nous ferait passer sur la déception qu'il pourrait y avoir à relire aujourd'hui le Sens de la vie.

Quoi qu'il en fût, à propos surtout des ouvrages de M. Edouard Rod, on proclama un « mouvement néo-chrétien ». Le mot fit fortune, et fut appliqué un peu au [20] hasard. Et il est bien vrai que l'auteur, ou le héros, du Sens de la vie, n'ayant point trouvé de réponse satisfaisante aux éternelles questions de la destinée, ni dans les espérances d'un progrès indéfini de l'humanité, ni dans les formes diverses de l'altruisme, ni dans la religion de la souffrance humaine, et se sentant incapable de se résigner à l'agnosticisme, finit par se réfugier dans la foi. « La foi, en effet, répond à toutes nos curiosités, explique tout : elle nous donne la raison de notre existence, puisqu'elle nous prouve que nous sommes le centre du monde    courage de supporter nos maux, puisqu'ils nous préparent un sort meilleur ; et le goût de la vie, puisqu'elle est l'éternité. En se jetant dans le mystère, elle en a reculé l'effroi ; ses affirmations ont chassé le doute ; et, dans le triomphe de sa certitude, elle a établi un système merveilleusement échafaudé sur une base imaginaire, qui, calculé pour répondre à tous les besoins de notre intelligence, ne laisse aucune place au désespoir. » Que la foi réponde ainsi, ne fût-elle qu'une illusion, à tous les besoins de l'âme, c'est bien le plus logique commencement d'apologétique qui se puisse trouver. C’est le préambule du credo, cette aspiration à croire, cet appel tourmenté de la foi qui est comme une prière pour l'obtenir. Nul de nous n'a oublié le frisson de mystique pitié, et aussi d'espérance, que nous éprouvions à songer, les dernières pages du livre finies, que le « néo-chrétien » du Sens de la vie, mené à l'église par ses inquiétudes d’âme, n'avait pu réciter son Pater que des lèvres », — Hélas! s'écriait-il, des lèvres seulement »

Mais nous voici loin déjà d'une date où le « néo-christianisme » avait son intérêt littéraire. Nous soupçonnons aujourd'hui M. Rod d'avoir, tout simplement, fait un livre et de l’avoir fait à son heure. Il a été premier, étant le plus avisé, de toute une série de convertis de lettres continuée depuis par les Huysmans, et même par les Loti.

Aussitôt, le nom nous vient à l'esprit d'un sincère, d'un généreux, d'un vaillant. M. Paul Desjardins fut à son heure un merveilleux artiste dans les lettres, et eût pu le devenir tout comme un autre, « gendelettre ». Mais il aima mieux renoncer des dons incomparables et la vaine gloire pour une cause, en ce temps de veulerie ! — et pour une cause morale, [21] – en ce pays de gauloiserie moqueuse ! - L'auteur du Devoir présent, de ce catéchisme à l'usage des penseurs qui fut le livre d'une époque et qui marquera une date, me croirait bien mal avisé si, me risquant à parler de littérature je jugeais son oeuvre qu'il ne voulut pas littéraire. Sachons seulement qu’un des nôtres, un rêveur peut-être, un poète de l’action, mais à coup sûr une belle âme, a parlé de réveil moral comme Tolstoï en parla, et qu'il a prêché l'union en cette unique foi, que « nous vivons pour quelque chose » voulant toutefois que les autres croyances soient pieusement gardées dans l'intime silence des coeurs. « Sur celles de nos croyances qui n'ont point de contrecoup social, nul n'a droit même de nous interroger, sauf la femme à qui nous nous devons tout entiers, et les enfants de notre sang. Ne violons pas cette intimité ; trop parler de religion n'est pas un bien. Au public, à nos amis, faisons part seulement de cette foi qui nous est commune, à savoir que nous vivons pour quelque chose, que nous avons quelque chose à faire sur terre. La possession d'un idéal de la vie, la croyance en un devoir, voilà ce qui nous unit. »

Et je sais bien qu'en prêchant cet évangile tout simplement kantien du Devoir, en fondant, si l'on veut, cette religion de l'Action morale, M. Paul Desjardins a encouru le redoutable reproche de vouloir constituer une morale sans dogmes, et, suivant une formule qui le voue aux anathèmes, de vouloir « laïciser le christianisme ».

La meilleure morale est dans l'Evangile assurément ; pourquoi ne pas l'y prendre ? Que si l’Eglise, qui en fut la dépositaire de la gardienne, s’embarrasse d'un formalisme vain, s'attarde a des chicanes dogmatiques et à un absolutisme de foi dont l'esprit moderne se trouve offensé, et si elle ne va pas tout droit au plus pressé, à sa tâche du jour, à l'enseignement et à la direction morale, pourquoi une aristocratie faite de tous les philosophes et de tous les poètes du devoir ne se mettrait-elle pas à l’œuvre salutaire d'élaborer un christianisme intérieur, le christianisme de la volonté agissante, avant et par dessus le christianisme de la soumission intellectuelle. La foi intégrale aux dogmes ? soit « que ceux-là la gardent, à qui elle fut donnée ; on ne demande aucune renonciation. Mais il ne s'agit pas de croire d'abord ; il s'agit d'abord d'aimer. « Et [22] ensuite que croira-t-on ? Ce que l'amour conseille et exige qu’on croie ; simplement. Et là-dessus les exigences varient selon les esprits autant de religions, au fond, que de personnes, et seul devoir pour toutes. »

Telle est la théorie. Les objections sont aisées. On déclare tout aussitôt qu'une morale non appuyée sur des dogmes est toujours vacillante ; que des raisons de vivre fondées sur l'amour peuvent bien constituer un ensemble de nobles aspirations, une vague sentimentalité, mais point une règle impérative ; et qu'enfin l'humanité, qui est peuples et foules, ne s'engage guère dans les difficiles voies du devoir sur les appels généreux et pressants d'une élite qui moraliserait en beau langage, mais par l'énergique entraînement d'une autorité qui prescrit et menace.

Tout cela est fort juste. Il est à remarquer pourtant qu'une morale sans dogmes n'est point une morale sans pensée. Le devoir a un fondement philosophique dans les données de la conscience, et les diverses inclinations personnelles ou sociales donnent au sentiment que nous en avons l'élan et la force, La religion rappelle par une révélation, confirme ou précise cette notion du devoir ; elle augmente, en faisant intervenir la volonté divine, sa puissance impérative. Pourquoi, même si l'on exige ceci comme un plus sûr et plus ferme principe de moralité, ne pas reconnaître la valeur morale que cela peut déjà nous faire atteindre ? Que si encore une vie de conscience, dont la direction serait abandonnée aux émotions et aux inconstances de la sentimentalité ne parait point assez astreinte, assez saisie par les liens de l'obligation, du moins faut-il reconnaître qu'elle a sa grandeur par la recherche même, qui est au fond de toutes ses aspirations inquiètes, de la règle définitive, et qu'à ses spontanés efforts vers le bien dans la loi d'amour ne devraient point toujours se substituer les obéissantes pratiques de la loi de crainte. Et enfin est vrai, les hommes font surtout le bien parce qu'un pouvoir extérieur le leur commande ; ils marchent, comme les esclaves, sous la menace des étrivières. Mais n'y a-t-il point une aristocratie d'âmes pour laquelle la conscience est le maitre suprême, et la sincère pureté de la conscience la suprême loi ?

M. Paul Desjardins n'a prétendu provoquer « ni une restauration du catholicisme romain pur et simple » [23] comme on l'a dit, ni un reniement des croyances catholiques intégrales. Mais à ceux qui demeurent catholiques, il était bon qu'une voix du dehors rappelât qu'il est une autre religion que celle de la dévotion formaliste et des belles manières d'église, qu'il est une religion intérieure, la religion du Devoir[2]. Quant aux autres, à ceux qui ne croient pas « ce que Pascal a cru », il était bon qu'on leur proposât ainsi ce que croit Tolstoï.

 

II



[1] Paroles de Jésus utilisées de multiples facons : j’ai souffert avec les humains ou j’ai pitié de la foule ou ici pitié sur les multitudes…

"Misereor super turbam, quia [...] nec habent quod manducent". "J'ai pitié de cette foule, car [...] ils n'ont rien à manger" (de l'Evangile selon saint Marc 8, 2).

[2] La religion du Devoir, une notion toute maçonnique…

 
Vous trouverez dans ces pages des informations sur l'ésotérisme en général mais plus particulièrement sur le Martinisme, la Franc-Maçonnerie et les Thérapies spirituelles.

Ma photo
Nom : Cyvard
Lieu : Noeux Les Mines, Pas de Calais, France
Archives
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