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mardi 4 mai 2010
  le bien et le mal au 18e Rousseau à Voltaire
Le 18 août 1756, J.-J. Rousseau écrit à Voltaire. Cette lettre ne sera
rendue publique qu'en 1759, et Rousseau dira plus tard, dans les
Confessions, que M. de Voltaire lui avait répondu par Candide.

Belle réponse de Voltaire à Rousseau, là encore, les raisonnements de
l'un s'opposent aux raisonnements de l'autre!


Oeuvres de J.J. Rousseau, Volume 17 Par Jean Jacques Rousseau

[226]

...

« Homme, prends patience, me disent Pope et Leibnitz, les maux sont un
effet nécessaire de la nature et de la constitution de cet univers.
L'Être éternel et bienfaisant qui le gouverne eût voulu t'en garantir:
de toutes les économies possibles, il a choisi celle qui réunissait le
moins de mal et le plus de bien; ou, pour dire la même chose encore plus
crûment s'il le faut, s'il n'a pas mieux fait, c'est qu'il ne pouvait
mieux faire. »

Que me dit maintenant votre poème ? /« /Souffre à jamais, malheureux.
S'il est un Dieu qui t'ait créé, sans doute il est tout puissant, il
pouvait prévenir « tous tes maux : n'espère donc jamais qu'ils
finissent, car on ne saurait voir pourquoi tu existes, si ce n'est pour
souffrir et mourir. » Je ne sais ce qu'une pareille doctrine peut avoir
de plus consolant que l'optimisme et que la fatalité même; pour moi,
j'avoue qu'elle me paraît plus cruelle encore que le manichéisme. Si
l'embarras de l'origine du mal vous forçait d'altérer quelqu'une des
perfections de Dieu, pourquoi vouloir justifier sa puissance aux dépens
de sa bonté ? S'il faut choisir entre deux erreurs, j'aime encore mieux
la première.

Vous ne voulez pas, monsieur, qu'on regarde votre ouvrage comme un poème
contre la providence ; et je me garderai bien de lui donner ce nom,
quoique vous ayez qualifié de livre^1 <#sdfootnote1sym> contre le genre
humain un écrit où je plaidais la cause du genre humain contre lui-même.
Je sais la distinction qu'il faut faire entre les intentions d'un auteur
et les conséquences qui peuvent se tirer de sa doctrine. La juste
défense de moi-même m'oblige seulement à vous faire observer qu'en
peignant les misères humaines, mon but était excusable et même louable,
à ce que je crois : car je montrais aux hommes comment ils faisaient
leurs malheurs eux-mêmes, et par conséquent comment ils les pouvaient
éviter.

Je ne vois pas qu'on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que
dans l'homme libre, perfectionné , partant corrompu ; et quant aux maux
physiques, si la matière sensible et impassible est une contradiction,
comme il me le semble , ils sont inévitables dans tout système dont
l'homme fait partie ; et alors la question n'est point pourquoi l'homme
n'est pas parfaitement heureux, mais pourquoi il existe. De plus, je
crois avoir montré qu'excepté la mort qui n'est presque un mal que par
les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux
physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de
Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n'avait point rassemblé
là vingt mille maisons de six à sept étages; et que, si les habitants de
cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus
légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul.
Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à
vingt lieues de là, tout aussi gais que s'il n'était rien arrivé. Mais
il faut rester, s'opiniâtrer autour des masures, s'exposer à de
nouvelles secousses, parce que ce qu'on laisse vaut mieux que ce qu'on
peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour
vouloir prendre, l'un ses habits, l'autre ses papiers, l'autre son
argent ! Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la
moindre partie de lui-même, et que ce n'est presque pas la peine de la
sauver quand on a perdu tout le reste ?

Vous auriez voulu que le tremblement se fut fait au fond d'un désert
plutôt qu'à Lisbonne. Peut-on douter qu'il ne s'en forme aussi dans les
déserts ? mais nous n'en parlons point, parce qu'ils ne font aucun mal
aux messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils
en font peu même aux animaux et aux sauvages qui habitent épars ces
lieux retirés, et qui ne craignent ni la chute des toits, ni
l'embrasement des maisons. Mais que signifierait un pareil privilège ?
Serait-ce donc à dire que l'ordre du monde doit changer selon nos
caprices, que la nature doit être soumise à nos lois, et que pour lui
interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n'avons qu'à y
bâtir une ville ?

Il y a des événements qui nous frappent souvent plus ou moins, selon les
faces par lesquelles on les considère, et qui perdent beaucoup de
l'horreur qu'ils inspirent au premier aspect, quand on veut les examiner
de près. J'ai appris dans /Zadig, /et la nature me confirme de jour en
jour, qu'une mort accélérée n'est pas toujours un mal réel, et qu'elle
peut quelquefois passer pour un bien relatif. De tant d'hommes écrasés
sous les ruines de Lisbonne, plusieurs, sans doute, ont évité de plus
grands malheurs; et malgré ce qu'une pareille description a de touchant
et fournit à la poésie, il n'est pas sûr qu'un seul de ces infortunés
ait plus souffert que si, selon le cours ordinaire des choses, il eût
attendu dans de longues angoisses la mort qui l'est venue surprendre.
Est-il une fin plus triste que celle d'un mourant qu'on accable de soins
inutiles, qu'un notaire et des héritiers ne laissent pas respirer, que
les médecins assassinent dans son lit à leur aise, et à qui des prêtres
barbares font avec art savourer la mort ? Pour moi, je vois partout que
les maux auxquels nous assujettit la nature sont moins cruels que ceux
que nous y ajoutons.

Mais, quelque ingénieux que nous puissions être à fomenter nos misères à
force de belles institutions, nous n'avons pu jusqu'à présent nous
perfectionner au point de nous rendre généralement la vie à charge, et
de préférer le néant à notre existence, sans quoi le découragement et le
désespoir se seraient bientôt emparés du plus grand nombre, et le genre
humain n'eût pu subsister longtemps. Or, s'il est mieux pour nous d'être
que de n'être pas, c'en serait assez pour justifier notre existence,
quand même nous n'aurions aucun dédommagement à attendre des maux que
nous avons à souffrir, et que ces maux seraient aussi grands que vous
les dépeignez. Mais il est difficile de trouver, sur ce point, de la
bonne foi chez les hommes, et de bons calculs chez les philosophes,
parce que ceux-ci, dans la comparaison des biens et des maux, oublient
toujours le doux sentiment de l'existence indépendant de toute autre
sensation, et que la vanité de mépriser la mort engage les autres à
calomnier la vie, à peu près comme ces femmes qui, avec une robe tachée
et des ciseaux, prétendent aimer mieux des trous que des taches.

Vous pensez, avec Érasme, que peu de gens voudraient renaître aux mêmes
conditions qu'ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise fort haut,
qui en rabattrait beaucoup s'il avait quelque espoir de conclure le
marché. D'ailleurs, qui dois-je croire que vous avez consulté sur cela ?
des riches, peut-être, rassasiés de faux plaisirs, [231] mais ignorant
les véritables, toujours ennuyés de la vie, et toujours tremblants de la
perdre ; peut-être des gens de lettres, de tous les ordres d'hommes le
plus sédentaire, le plus malsain, le plus réfléchissant, et par
conséquent le plus malheureux. Voulez-vous trouver des hommes de
meilleure composition , ou, du moins, communément plus sincères, et qui,
formant le plus grand nombre, doivent au moins pour cela être écoutés
par préférence ; consultez un honnête bourgeois qui aura passé une vie
obscure et tranquille, sans projets et sans ambition, un bon artisan qui
vit commodément de son métier ; un paysan même, non de France, où l'on
prétend qu'il faut les faire mourir de misère afin qu'ils nous fassent
vivre, mais du pays, par exemple, où vous êtes, et généralement de tout
pays libre. J'ose poser en fait qu'il n'y a peut-être pas dans le
Haut-Valais un seul montagnard mécontent de sa vie presque automate , et
qui n'acceptât volontiers, au lieu même du paradis qu'il attend et qui
lui est dû, le marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi
perpétuellement. Ces différences me font croire que c'est souvent l'abus
que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge; et j'ai bien moins
bonne opinion de ceux qui sont fâchés d'avoir vécu, que de celui qui
peut dire avec Caton : /Nec me vixisse pœnitet, quoniàm ità vixi, ut
frustra me natum non existimem^2 <#sdfootnote2sym>... /Cela n'empêche
pas que le sage ne puisse quelquefois déloger volontairement sans
murmure et sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui porte bien
distinctement l'ordre de mourir. Mais, selon le cours ordinaire des
[232] choses, de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n'est
pas, à tout prendre, un mauvais présent; et si ce n'est pas toujours un
mal de mourir, c'en est fort rarement un de vivre.

Nos différentes manières de penser sur tous ces points m'apprennent
pourquoi plusieurs de vos preuves sont peu concluantes pour moi : car je
n'ignore pas combien *la raison humaine prend plus facilement le moule
de nos opinions que celui de la vérité, et qu'entre deux hommes d'avis
contraires ce que l'un croit démontré n'est souvent qu'un sophisme pour
l'autre*.

Quand vous attaquez, par exemple, la chaîne des êtres si bien décrite
par Pope, vous dites qu'il n'est pas vrai que, si l'on ôtait un atome du
monde, le monde ne pourrait subsister. Vous citez là-dessus M. de
Crousaz^3 <#sdfootnote3sym>; puis vous ajoutez que la nature n'est
asservie à aucune mesure précise ni à aucune forme précise ; que nulle
planète ne se meut dans une courbe absolument régulière ; que nul être
connu n'est d'une figure précisément mathématique, que nulle quantité
précise n'est requise pour nulle opération; que la nature n'agit jamais
rigoureusement; qu'ainsi on n'a aucune raison d'assurer qu'un atome de
moins sur la terre serait la cause de la destruction de la terre. Je
vous avoue que sur tout cela, monsieur, je suis plus frappé de la force
de l'assertion que de celle du raisonnement, et qu'en cette occasion je
céderais avec plus de confiance à votre autorité qu'à vos preuves.

...

*Lettre de J.-J. Rousseau à M. de Voltaire, 18 août 1756.*


1 <#sdfootnote1anc> Discours sur l'origine de l'inégalité.

2 <#sdfootnote2anc> Je ne veux pas me plaindre de la vie, comme l'ont
fait souvent beaucoup de gens, même éclairés. Je ne me repens point
d'avoir vécu, parce que j'ai lieu de croire que ma vie n'a pas été
inutile. Je sors de cette vie comme d'une hôtellerie, non comme d'une
maison qui m'appartiendrait. La nature n'a point fait de la terre une
habitation fixe, mais un lieu de passage. Heureux le jour où je partirai
vers cette assemblée des âmes et où je quitterai la foule impure d'ici-bas!

3 <#sdfootnote3anc> Examen de l'Essai sur l'Homme, par Crousaz,
Lausanne, 1737, in-12

 




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