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mercredi 5 mai 2010
  le bien et le mal au 18e Sade
*Sade et le crime*


Le marquis de Sade nous offre Dolmancé, l'instituteur immoral, qui joue
sur la philosophie des Lumières, et plus aisément sur le matérialisme
(ou fatalisme). Les conclusions eussent-elles horrifié le généreux Diderot ?


L'oeuvre du Marquis de Sade : Zoloé, Justine, Juliette, la Philosophie
dans le boudoir, <http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2066455.r=.langFR>

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2066455.r=.langFR


Dolmancé : Eh bien, petit ange, es-tu convertie ? cesses-tu de croire
que la sodomie soit un crime ?


Eugénie : Et quand elle en serait un, que m'importe ? Ne m'avez-vous pas
démontré le néant des crimes ? Il est bien peu d'actions maintenant qui
soient criminelles à mes yeux.


Dolmancé : *Il n'est de crime à rien*, chère fille, à quoi que ce soit
au monde : la plus monstrueuse des actions n'a-t-elle pas un côté par
lequel elle nous est propice ?


Eugénie : Qui en doute ?


Dolmancé : Eh bien, de ce moment elle cesse d'être un crime ; car, pour
que ce qui sert l'un en nuisant à l'autre fût un crime, il faudrait
démontrer que l'être lésé est plus précieux à la nature que l'être servi
: or *tous les individus étant égaux* aux yeux de la nature, cette
prédilection est impossible ; donc l'action qui sert à l'un en nuisant à
l'autre est d'une indifférence parfaite à la nature.

Eugénie : Mais si l'action nuisait à une très grande majorité
d'individus, et qu'elle ne nous rapportât à nous qu'une très légère dose
de plaisir, ne serait-il pas affreux de s'y livrer alors ?


Dolmancé : Pas davantage, parce qu'il n'y a aucune comparaison entre ce
qu'éprouvent les autres et ce que nous ressentons ; la plus forte dose
de douleur chez les autres doit assurément être nulle pour nous, et le
plus léger chatouillement de plaisir éprouvé par nous nous touche ; donc
nous devons, à quel prix que ce soit, préférer ce léger chatouillement
qui nous délecte à cette somme immense des malheurs d'autrui, qui ne
saurait nous atteindre. Mais s'il arrive, au contraire, que la
singularité de nos organes, une construction bizarre, nous rendent
agréables les douleurs du prochain, ainsi que cela arrive souvent : qui
doute alors que nous ne devions incontestablement préférer cette douleur
d'autrui qui nous amuse, à l'absence de cette douleur qui deviendrait
une privation pour nous ? La source de toutes nos erreurs en morale
vient de l'admission ridicule de ce fil de fraternité qu'inventèrent les
chrétiens dans leur siècle d'infortune et de détresse. *Contraints à
mendier la pitié des autres, il n'était pas maladroit d'établir qu'ils
étaient tous frères*. Comment refuser des secours d'après une telle
hypothèse ? Mais il est impossible d'admettre cette doctrine. Ne
naissons-nous pas tous isolés ? je dis plus, tous ennemis les uns des
autres, tous dans un état de guerre perpétuelle et réciproque ? Or, je
vous demande si cela serait dans la supposition que les vertus exigées
par ce prétendu fil de fraternité fussent réellement dans la nature. Si
sa voix les inspirait aux hommes, ils les éprouveraient dès en naissant.
*Dès lors, la pitié, la bienfaisance, l'humanité seraient des vertus
naturelles*, dont il serait impossible de se défendre, et qui rendraient
cet état primitif de l'homme sauvage totalement contraire à ce que nous
le voyons.


Eugénie : Mais si, comme vous le dites, la nature fait naître les hommes
isolés, tous indépendants les uns des autres, au moins m'accorderez-vous
que les besoins, en les rapprochant, ont dû nécessairement établir
quelques liens entre eux ; de là, ceux du sang nés de leur alliance
réciproque, ceux de l'amour, de l'amitié, de la reconnaissance ; vous
respecterez au moins ceux-là, j'espère ?


Dolmancé : Pas plus que les autres, en vérité ; mais analysons-les, je
le veux : un coup d'œil rapide, Eugénie, sur chacun en particulier.
Direz-vous, par exemple, que le besoin de me marier, ou pour voir
prolonger ma race, ou pour arranger ma fortune, doit établir des liens
indissolubles ou sacrés avec l'objet auquel je m'allie ? Ne serait-ce
pas, je vous le demande, une absurdité que de soutenir cela ? Tant que
dure l'acte du coït, je peux, sans doute, avoir besoin de cet objet pour
y participer ; mais sitôt qu'il est satisfait, que reste-t-il, je vous
prie, entre lui et moi ? et quelle obligation réelle enchaînera à lui ou
à moi les résultats de ce coït ? *Ces derniers liens furent les fruits
de la frayeur qu'eurent les parents d'être abandonnés dans leur
vieillesse, et les soins intéressés qu'ils ont de nous dans notre
enfance ne sont que pour mériter ensuite les mêmes attentions dans leur
dernier âge*. Cessons d'être la dupe de tout cela : nous ne devons rien
à nos parents... pas la moindre chose, Eugénie, et, comme c'est bien
moins pour nous que pour eux qu'ils ont travaillé, il nous est permis de
les détester, et de nous en défaire même, si leur procédé nous irrite ;
nous ne devons les aimer que s'ils agissent bien avec nous, et cette
tendresse alors ne doit pas avoir un degré de plus que celle que nous
aurions pour d'autres amis, parce que les droits de la naissance
n'établissent rien, ne fondent rien, et qu'en les scrutant avec sagesse
et réflexion, nous n'y trouverons sûrement que des raisons de haine pour
ceux qui, ne songeant qu'à leurs plaisirs, ne nous ont donné souvent
qu'une existence malheureuse ou malsaine.

Vous me parlez des liens de l'amour, Eugénie ; puissiez-vous ne les
jamais connaître ! Ah ! qu'un tel sentiment, pour le bonheur que je vous
souhaite, n'approche jamais de votre cœur ! Qu'est-ce que l'amour ? On
ne peut le considérer, ce me semble, que comme l'effet résultatif des
qualités d'un bel objet sur nous ; ces effets nous transportent ; ils
nous enflamment ; si nous possédons cet objet, nous voilà contents ;
s'il nous est impossible de l'avoir, nous nous désespérons. Mais quelle
est la base de ce sentiment ?... le désir. Quelles sont les suites de ce
sentiment ?... la folie. Tenons-nous-en donc au motif, et
garantissons-nous des effets. Le motif est de posséder l'objet : eh bien
! tâchons de réussir, mais avec sagesse ; jouissons-en dès que nous
l'avons ; consolons-nous dans le cas contraire : mille autres objets
semblables, et souvent bien meilleurs, nous consoleront de la perte de
celui-là ; tous les hommes, toutes les femmes se ressemblent : il n'y a
point d'amour qui résiste aux effets d'une réflexion saine. Oh ! quelle
duperie que cette ivresse qui, absorbant en nous le résultat des sens,
nous met dans un tel état que nous ne voyons plus, que nous n'existons
plus que par cet objet follement adoré ! Est-ce donc là vivre ? N'est-ce
pas bien plutôt se priver volontairement de toutes les douceurs de la
vie ? N'est-ce pas vouloir rester dans une fièvre brûlante qui nous
absorbe et qui nous dévore, sans nous laisser d'autre bonheur que des
jouissances métaphysiques, si ressemblantes aux effets de la folie ? Si
nous devions toujours l'aimer, cet objet adorable, s'il était certain
que nous ne dussions jamais l'abandonner, ce serait encore une
extravagance sans doute, mais excusable au moins. Cela arrive-t-il ?
A-t-on beaucoup d'exemples de ces liaisons éternelles qui ne se sont
jamais démenties ? Quelques mois de jouissance, remettant bientôt
l'objet à sa véritable place, nous font rougir de l'encens que nous
avons brûlé sur ses autels, et nous arrivons souvent à ne pas même
concevoir qu'il ait pu nous séduire à ce point.

Ô filles voluptueuses, livrez-nous donc vos corps tant que vous le
pourrez ! Foutez, divertissez-vous, voilà l'essentiel ; mais fuyez avec
soin l'amour. Il n'y a de bon que son physique, disait le naturaliste
Buffon, et ce n'était pas sur cela seul qu'il raisonnait en bon
philosophe. je le répète, amusez-vous ; mais n'aimez point ; ne vous
embarrassez pas davantage de l'être : ce n'est pas de s'exténuer en
lamentations, en soupirs, en œillades, en billets doux qu'il faut ;
c'est de foutre, c'est de multiplier et de changer souvent ses fouteurs,
c'est de s'opposer fortement surtout à ce qu'un seul veuille vous
captiver, parce que le but de ce constant amour serait, en vous liant à
lui, de vous empêcher de vous livrer à un autre, égoïsme cruel, qui
deviendrait bientôt fatal à vos plaisirs. Les femmes ne sont pas faites
pour un seul homme : c'est pour tous que les a créées la nature.
N'écoutant que cette voix sacrée, qu'elles se livrent indifféremment à
tous ceux qui veulent d'elles. Toujours putains, jamais amantes, fuyant
l'amour, adorant le plaisir, ce ne seront plus que des roses qu'elles
trouveront dans la carrière de la vie, ce ne seront plus que des fleurs
qu'elles nous prodigueront ! Demandez, Eugénie, demandez à la femme
charmante qui veut bien se charger de votre éducation le cas qu'il faut
faire d'un homme quand on en a joui. (Assez bas pour n'être pas entendu
d'Augustin.) Demandez-lui si elle ferait un pas pour conserver cet
Augustin qui fait aujourd'hui ses délices. Dans l'hypothèse où l'on
voudrait le lui enlever, elle en prendrait un autre, ne penserait plus à
celui-ci, et, bientôt lasse du nouveau, elle l'immolerait elle-même dans
deux mois, si de nouvelles jouissances devaient naître de ce sacrifice.


Mme de Saint-Ange : Que ma chère Eugénie soit bien sûre que Dolmancé lui
explique ici mon cœur, ainsi que celui de toutes les femmes, comme si
nous lui en ouvrions les replis.


Dolmancé : La dernière partie de mon analyse porte donc sur les liens de
l'amitié et sur ceux de la reconnaissance. Respectons les premiers, j'y
consens, tant qu'ils nous sont utiles ; *gardons nos amis tant qu'ils
nous servent* ; oublions-les dès que nous n'en tirons plus rien ce n'est
jamais que pour soi qu'il faut aimer les gens ; les aimer pour eux-mêmes
n'est qu'une duperie ; jamais il n'est dans la nature d'inspirer aux
hommes d'autres mouvements, d'autres sentiments que ceux qui doivent
leur être bons à quelque chose ; rien n'est égoïste comme la nature ;
soyons-le donc aussi, si nous voulons accomplir ses lois. *Quant à la
reconnaissance*, Eugénie, c'est le plus faible de tous les liens sans
doute. Est-ce donc pour nous que les hommes nous obligent ? N'en croyons
rien, ma chère ; c'est par ostentation, par orgueil. N'est-il donc pas
humiliant dès lors de devenir ainsi le jouet de l'amour-propre des
autres ? Ne l'est-il pas encore davantage d'être obligé ? Rien de plus à
charge qu'un bienfait reçu. Point de milieu : il faut le rendre ou en
être avili. Les âmes fières se font mal au poids du bienfait : il pèse
sur elles avec tant de violence que le seul sentiment qu'elles exhalent
est de la haine pour le bienfaiteur. Quels sont donc maintenant, à votre
avis, les liens qui suppléent à l'isolement où nous a créés la nature ?
Quels sont ceux qui doivent établir des rapports entre les hommes ? A
quels titres les aimerons-nous, les chérirons-nous, les préférerons-nous
à nous-mêmes ? De quel droit soulagerons-nous leur infortune ? Où sera
maintenant dans nos âmes le berceau de vos belles et inutiles vertus de
bienfaisance, d'humanité, de charité, indiquées dans le code absurde de
quelques religions imbéciles, qui, prêchées par des imposteurs ou par
des mendiants, durent nécessairement conseiller ce qui pouvait les
soutenir ou les tolérer ? Eh bien, Eugénie, admettez-vous encore quelque
chose de sacré parmi les hommes ? Concevez-vous quelques raisons de ne
pas toujours nous préférer à eux ?


Eugénie : Ces leçons, que mon cœur devance, me flattent trop pour que
mon esprit les récuse.


Mme de Saint-Ange : Elles sont dans la nature, Eugénie : la seule
approbation que tu leur donnes le prouve ; à peine éclose de son sein,
comment ce que tu sens pourrait-il être le fruit de la corruption ?


Eugénie : Mais si toutes les erreurs que vous préconisez sont dans la
nature, pourquoi les lois s'y opposent-elles ?


Dolmancé : Parce que *les lois ne sont pas faites pour le particulier,
mais pour le général*, ce qui les met dans une perpétuelle contradiction
avec l'intérêt, attendu que l'intérêt personnel l'est toujours avec
l'intérêt général. Mais les lois, bonnes pour la société, sont très
mauvaises pour l'individu qui la compose ; car, pour une fois qu'elles
le protègent ou le garantissent, elles le gênent et le captivent les
trois quarts de sa vie ; aussi l'homme sage et plein de mépris pour
elles les tolère-t-il, comme il fait des serpents et des vipères, qui,
bien qu'ils blessent ou qu'ils empoisonnent, servent pourtant
quelquefois dans la médecine ; il se garantira des lois comme il fera de
ces bêtes venimeuses ; il s'en mettra à l'abri par des précautions, par
des mystères, toutes choses faciles à la sagesse et à la prudence. Que
la fantaisie de quelques crimes vienne enflammer votre âme, Eugénie, et
soyez bien certaine de les commettre en paix, entre votre amie et moi.


Eugénie : Ah ! cette fantaisie est déjà dans mon cœur !

 




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