comment aborder le méchant, comment le définir ?
Le méchant est-ce lui qui dans une époque vit une épique épopée, est-ce
le philosophe
Le français, selon Voltaire, ne comprend rien à ce qui est épique !
Serait-il philosophe ?
Dictionnaire philosophique, Volume 6 Par Voltaire
MÉCHANT.
On nous crie que la nature humaine est essentiellement perverse, que
l'homme est né enfant du diable et méchant. Rien n'est plus malavisé;
car, mon ami, toi qui me prêches que tout le monde est né pervers, [170]
tu m'avertis donc que tu es né tel, qu'il faut que je me défie de toi
comme d'un renard ou d'un *crocodile^1 <#sdfootnote1sym>*. Oh point ! me
dis-tu, je suis régénéré, je ne suis ni hérétique ni infidèle, on peut
se fier à moi. Mais le reste du genre humain qui est ou hérétique, ou ce
que tu appelles infidèle, ne sera donc qu'un assemblage de monstres; et
toutes les fois que tu parleras à un luthérien, ou à un Turc, tu dois
être sûr qu'ils te voleront et qu'ils t'assassineront, car ils sont
enfants du diable; ils sont nés méchants; l'un n'est point régénéré , et
l'autre est dégénéré. Il serait bien plus raisonnable, bien plus beau de
dire aux hommes: «Vous « êtes tous nés bons; voyez combien il serait
affreux « de corrompre la pureté de votre être.» Il eût fallu en user
avec le genre humain comme on en use avec tous les hommes en
particulier. Un chanoine mène-t-il une vie scandaleuse, on lui dit :
Est-il possible que vous déshonoriez la dignité de chanoine ? On fait
souvenir un homme de robe qu'il a l'honneur d'être conseiller du roi, et
qu'il doit l'exemple. On dit à un soldat pour l'encourager : Songe que
tu es du régiment de Champagne. Ou devrait dire à chaque individu :
Souviens-toi de ta dignité d'homme.
Et en effet, malgré qu'on en ait, on en revient toujours là; car que
veut dire ce mot si fréquemment employé chez toutes les nations,
/rentrez en vous-même ? /Si vous étiez né enfant du diable, si votre
origine était criminelle, si votre sang était formé d'une liqueur
infernale, ce mot, /rentrez en vous-même, /signifierait, consultez,
suivez votre nature diabolique, soyez imposteur, voleur, assassin, c'est
la loi de votre père.
L'homme n'est point né méchant; il le devient, comme il devient malade.
Des médecins se présentent et lui disent, Vous êtes né malade; il est
bien sûr que ces médecins, quelque chose qu'ils disent et qu'ils
fassent, ne le guériront pas si sa maladie est inhérente à sa nature; et
ces raisonneurs sont très malades eux-mêmes.
Assemblez tous les enfants de l'univers, vous ne verrez en eux que
l'innocence, la douceur et la crainte; s'ils étaient nés méchants,
malfaisants, cruels, ils en montreraient quelque signe, comme les petits
serpents cherchent à mordre, et les petits tigres à déchirer. Mais la
nature n'ayant pas donné à l'homme plus d'armes offensives qu'aux
pigeons et aux lapins, elle ne leur a pu donner un instinct qui les
porte à détruire.
L'homme n'est donc pas né mauvais; pourquoi plusieurs sont-ils donc
infectés de cette peste de la méchanceté ? c'est que ceux qui sont à
leur tête étant pris de la maladie, la communiquent au reste des hommes,
comme une femme attaquée du mal que Christophe Colomb rapporta
d'Amérique, répand ce venin d'un bout de l'Europe à l'autre. Le premier
ambitieux a corrompu la terre.
Vous m'allez dire que ce premier monstre a déployé le germe d'orgueil,
de rapine, de fraude, de cruauté, qui est dans tous les hommes. J'avoue
qu'en général la plupart de nos frères peuvent acquérir ces qualités;
mais tout le monde a-t-il la fièvre putride, la pierre et la gravelle,
parce que tout le monde y est exposé ?
[172]
Il y a des nations entières qui ne sont point méchantes ; les
Philadelphiens, les Banians, n'ont jamais tué personne. Les Chinois, les
peuples du Tunquin, de Lao, de Siam, du Japon même, depuis plus de cent
ans, ne connaissent point la guerre. A peine voit-on en dix ans un de
ces grands crimes qui étonnent la nature humaine, dans les villes de
Rome, de Venise, de Paris, de Londres, d'Amsterdam, villes où pourtant
la cupidité, mère de tous les crimes, est extrême.
Si les hommes étaient essentiellement méchants, s'ils naissaient tous
soumis à un être aussi malfaisant que malheureux, qui pour se venger de
son supplice leur inspirerait toutes ses fureurs , on verrait tous les
matins les maris assassinés par leurs femmes, et les pères par leurs
enfants, comme on voit à l'aube du jour des poules étranglées par une
fouine qui est venue sucer leur sang.
S'il y a un milliard d'hommes sur la terre, c'est beaucoup; cela donne
environ cinq cents millions de femmes qui cousent, qui filent, qui
nourrissent leurs petits, qui tiennent la maison ou la cabane propre, et
qui médisent un peu de leurs voisines. Je ne vois pas quel grand mal ces
pauvres innocentes font sur la terre. Sur ce nombre d'habitants du
globe, il y a deux cents millions d'enfants au moins, qui certainement
ne tuent ni ne pillent, et environ autant de vieillards ou de malades
qui n'en ont pas le pouvoir. Restera tout au plus cent millions de
jeunes gens robustes et capables du crime. De ces cent millions il y en
a quatre-vingt-dix continuellement occupés à forcer la terre, par un
travail prodigieux, à leur fournir la nourriture et le vêtement ;
ceux-là n'ont guère le temps de malfaire.
Dans les dix millions restants seront compris les gens oisifs et de
bonne compagnie, qui veulent jouir doucement; les hommes à talents
occupés de leurs professions; les magistrats, les prêtres, visiblement
intéressés à mener une vie pure, au moins en apparence. Il ne restera
donc de vrais méchants que quelques politiques, soit séculiers, soit
réguliers, qui veulent toujours troubler le monde, et quelques milliers
de vagabonds qui louent leurs services à ces politiques. Or il n'y a
jamais à-la-fois un million de ces bêtes féroces employées; et dans ce
nombre je compte les voleurs de grands chemins. Vous avez donc tout au
plus sur la terre, dans les temps les plus orageux, un homme sur mille
qu'on peut appeler méchant, encore ne l'est-il pas toujours.
Il y a donc infiniment moins de mal sur la terre qu'on ne dit et qu'on
ne croit. I1 y en a encore trop, sans doute; on voit des malheurs et des
crimes horribles : mais le plaisir de se plaindre et d'exagérer est si
grand, qu'à la moindre égratignure vous criez que la terre regorge de
sang. Avez-vous été trompé, tous les hommes sont des parjures. Un esprit
mélancolique qui a souffert une injustice voit l'univers couvert de
damnés, comme un jeune voluptueux soupant avec sa dame, au sortir de
l'Opéra, n'imagine pas qu'il y ait des infortunés.
Il est regrettable que le problème religieux soit aussi puissant dans ce
texte, l'homme ne serait-il méchant que par rapport à une religion ?
Quel serait alors l'éclat de rire d'un Dolmancé !
Pour ce qui est des informations sur les peuples du Tonkin, du Laos et
autres lieux, elles prêtent, de nos jours, à sourire sur la légèreté des
affirmations, avait beau mentir qui parle de pays lointains ou qui en
vient !
De nos jours, le mensonge pour énorme qu'il soit pourrait-être vérifié,
paresse des hommes, ils supposent leur opinion juste et parfaite.
Pour la conclusion, elle rappelle Leibniz et Pascal.
La nature semble renvoyer à Dieu, et le politique à l'homme !
1 <#sdfootnote1anc> « Le crocodile, ou la guerre du bien et du mal »
Saint-Martin.
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