http://books.google.fr/books?pg=PA178&dq=voltaire+%22dictionnaire+philosophique%22+guerre&id=zjYHAAAAQAAJ#v=onepage&q&f=false
<http://books.google.fr/books?pg=PA178&dq=voltaire+%22dictionnaire+philosophique%22+guerre&id=zjYHAAAAQAAJ#v=onepage&q&f=false>
*Guerre*
La famine , la peste & la guerre sont les trois ingrédients les plus
fameux de ce *bas monde*. On peut ranger dans la classe de la famine
toutes les mauvaises nourritures ou la disette nous force d'avoir
recours pour abréger notre vie dans l'espérance de la soutenir.
On comprend dans la peste, toutes les maladies contagieuses, qui font au
nombre de deux ou trois mille. Ces deux présents nous viennent de la
providence; mais la guerre qui réunit tous ces dons , nous vient de
l'imagination de trois ou quatre cents personnes, répandues fur la
surface de ce globe, sous le nom de princes ou de ministres ; & c'est
peut-être pour cette raison que dans plusieurs dédicaces on les appelle
les images vivantes de la divinité.
Le plus déterminé des flatteurs conviendra sans peine, que la guerre
traîne toujours à sa suite la peste & la famine, pour peu qu'il ait vu
les hôpitaux des armées d'Allemagne, et/ /qu'il ait passé dans quelques
villages où il se sera fait quelque grand exploit de guerre.
C'est sans doute un très-bel art que celui qui désole les campagnes,
détruit les habitations, & fait périr année commune quarante mille
hommes fur cent mille. Cette invention fut d'abord cultivée par des
nations [] assemblées pour leur bien commun ; par exemple, la diète des
Grecs déclara à la diète de la Phrygie & des peuples voisins, qu'elle
allait partir sur un millier de barques de pêcheurs , pour aller les
exterminer si elle pouvait.
Le peuple Romain assemblé jugeait qu'il était de son intérêt d'aller se
battre avant la moisson, contre le peuple de Veïes, ou contre les
Volsques : Et quelques années après , tous les Romains étant en colère
contre tous les Carthaginois, se battirent longtemps sur mer & sur
terre. Il n'en est pas de même aujourd'hui.
Un généalogiste prouve à un Prince qu'il descend en droite ligne d'un
Comte , dont les parents avaient fait un pacte de famille il y a trois
ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste
plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont
le dernier possesseur est mort d'apoplexie. Le Prince & son conseil
concluent sans difficulté que cette province qui est à quelques
centaines de lieues de lui, a beau protester qu'elle ne le connaît pas,
qu'elle n'a nulle envie d'être gouvernée par lui ; que pour donner des
lois aux gens , il faut au moins avoir leur consentement : ces discours
ne parviennent pas seulement aux oreilles du Prince , dont le droit est
incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d'hommes qui n'ont
rien à perdre ; il les habille d'un gros drap bleu à cent dix sous
l'aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les [275] fait
tourner à droite & à gauche /; & /marche à là gloire.
Les autres Princes qui entendent parler de cette équipée, y prennent
part chacun selon son pouvoir, &/ /couvrent une petite étendue de pays
de plus de meurtriers mercenaires, que Gengis-Kan, Tamerlan , Bajazet
n'en traînèrent à leur suite.
Des peuples assez éloignés entendent dire qu'on va se battre, & qu'il y
a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s'ils veulent être de la
partie ; ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs,
& vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.
Ces multitudes s'acharnent les unes contre les autres, non seulement
sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de/ /quoi il
s'agit.
Il se trouve à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt
trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq,
se détestant toutes également les unes les autres, s'unissant &
s'attaquant tour à tour ; tontes d'accord en un seul point,, celui de
faire tout le mal possible.
Le merveilleux de cette entreprise infernale, c'est que chaque chef des
meurtriers fait bénir ses drapeaux & invoque Dieu, solennellement, avant
d'aller exterminer son prochain. Si un chef n'a eu que le bonheur de
faire égorger deux ou trois mille hommes, il n'en remercie point Dieu;
mais lorsqu'il y en a eu environ dix mille d'exterminés par le feu & par
le fer, &/ /que pour comble de grâce quelque ville a été détruite de
fond en comble , alors on chante à quatre parties une chanson assez
longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu ,
& de plus toute farcie de barbarismes. La même chanson sert pour les
mariages & pour les naissances, ainsi que pour les meurtres; ce qui
n'est pas pardonnable, surtout dans la nation la plus renommée pour les
chansons nouvelles.
On paye partout un certain nombre de harangueurs pour célébrer ces
journées meurtrières ; Les uns sont vêtus d'un long justaucorps noir,
chargé d'un manteau écourté ; les autres ont une chemise par dessus une
robe; quelques-uns portent deux pendants d'étoffe bigarrée, par dessus
leur chemise. Tous parlent longtemps ; ils citent ce qui s'est fait
jadis en Palestine, à propos d'un combat en Vétéravie.
Le reste de l'année ces gens là déclament contre les vices. Ils prouvent
en trois points & par antithèses que les dames qui étendent légèrement
un peu de carmin fur leurs joués fraîches, seront l'objet éternel des
vengeances éternelles de l'Éternel; que Polyeucte & Athalie font les
ouvrages du Démon ; Qu'un homme qui fait servir sur sa table pour deux
cents écus de marée un jour de carême, fait immanquablement son salut ;
& qu'un pauvre homme [277] qui mange pour deux sous & demi de mouton va
pour jamais à tous les Diables.
De cinq ou six mille déclamations de cette espèce, il y en a trois ou
quatre tout au plus composées par un Gaulois nomme Massillon qu'un
honnête homme peut lire sans dégout; mais dans tous ces discours, il n'y
en a pas un seul où l'orateur ose s'élever contre ce fléau & ce crime de
la guerre, qui contient tous les fléaux & tous les crimes. Les
malheureux harangueurs parlent sans cesse contre l'amour qui est la
seule consolation du genre humain, & la seule manière de le réparer ;
ils ne disent rien des efforts abominables que nous faisons pour le
détruire.
Vous avez fait un bien mauvais sermon sur l'impureté, ô Bourdalouë !
mais aucun fur ces meurtres variés en tant de façons, sur ces rapines,
sur ces brigandages, sur cette rage universelle qui désole le monde.
Tous les vices réunis de tous les âges & de tous les lieux n'égaleront
jamais les maux que produit une seule campagne.
Misérables médecins des âmes, vous criez pendant cinq quarts d'heure sur
quelques piqures d'épingles, & vous ne dites rien sur la maladie qui
nous déchire en mille morceaux ! Philosophes moralistes , brulez tous
vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement
égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée
à l'héroïsme fera ce qu'il y a de plus affreux dans la masure entière.
Que deviennent & que m'importent l'humanité, la bienfaisance, la
modestie, la tempérance, la douceur , la sagesse, la piété, tandis
qu'une demi-livre de plomb tirée de six cents pas me fracasse le corps ,
& que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu
de cinq ou six mille mourants, tandis que mes yeux qui s'ouvrent pour la
dernière fois voient la ville où je suis né détruite par le fer & par la
flamme, & que les derniers sons qu'entendent mes oreilles sont les cris
des femmes & des enfants expirants sous des ruines, le tout pour les
prétendus intérêts d'un homme que nous ne connaissons pas ?
Ce qu'il a de pis, c'est que la guerre est un fléau inévitable. Si l'on
y prend garde, tous les hommes ont adoré le Dieu Mars. Sabaoth chez les
Juifs signifie le Dieu des armes: mais Minerve chez Homère appelle Mars
un Dieu furieux, insensé, infernal.
Abonnement
Messages [Atom]