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mardi 11 mai 2010
  le bien et le mal au 18e voltaire le conte de jenni
1775 Voltaire

*Conte de Jenni*

[317]

...

(J'approuvai cette réponse ; Parouba en fut assez content; mais Birton
ne fut pas ébranlé; et je remarquai dans les yeux de Jenni qu'il était
encore très indécis. Birton répliqua en ces termes : )

Puisque vous vous êtes servi de lieux-communs, mêlés avec quelques
réflexions nouvelles , j'emploierai aussi un lieu-commun auquel on n'a
jamais pu répondre que par des fables et du verbiage. S'il existait un
Dieu si puissant, si bon, il n'aurait pas mis le mal fur la terre ; il
n'aurait pas dévoué ses créatures à la douleur et au crime.. S'il n'a pu
empêcher le mal, il est impuissant ; s'il l'a pu et ne l'a pas voulu, il
est barbare.

Nous n'avons des annales que d'environ huit mille années conservées chez
les brachmanes , nous n'en avons que d'environ cinq mille ans chez les
Chinois ; nous ne connaissons rien que d'hier ; mais dans cet hier
tout^1 <#sdfootnote1sym> est horreur. On s'est égorgé d'un bout de la
terre à l'autre , et on a été assez imbécile pour donner le nom de
grands-hommes , de héros , de demi-dieux , de dieux même à ceux qui ont
fait assassiner le plus grand nombre des hommes leurs semblables.

Il restait dans l'Amérique deux grandes nations civilisées qui
commençaient à jouir des douceurs de la paix : les Espagnols arrivent et
en massacrent douze millions ; ils vont à la chasse aux hommes avec des
chiens ; et Ferdinand roi de Castille assigne une pension à ces chiens
pour l'avoir si bien servi. Les héros vainqueurs du nouveau monde , qui
massacrent tant d'innocents désarmés et nus, font servir fur leur
table^2 <#sdfootnote2sym> [318] des gigots d'hommes et de femmes, des
fesses, des avant-bras, des mollets en ragoût ; ils font rôtir sur des
brasiers le roi Gatimozin au Mexique ; ils courent au Pérou convertir le
roi Atabalipa : un nommé Almagro prêtre, fils de prêtre, condamné à être
pendu en Espagne pour avoir été voleur de grand chemin , vient avec un
nommé Pizarro signifier au roi, par la voix d'un autre prêtre, qu'un
troisième prêtre nommé Alexandre VI, fouillé d'incestes, d'assassinats
et d'homicides , a donné de son plein gré, proprio motu , et de sa
pleine puissance, non-seulement le Pérou, mais la moitié du nouveau
monde au roi d'Espagne ; qu'Atabalipa doit sur le champ se soumettre,
sous peine d'encourir l'indignation des apôtres St Pierre et St Paul. Et
comme ce roi n'entendait pas la langue latine plus que le prêtre qui
lisait la bulle , il fut déclaré sur le champ incrédule et hérétique :
on fit pendre Atabalipa comme on avait brûlé Gatimozin ; on massacra sa
nation , et tout cela pour ravir de la boue jaune endurcie, qui n'a
servi qu'à dépeupler l'Espagne et à l'appauvrir ; car elle lui a fait
négliger la véritable boue qui nourrit les hommes quand elle est cultivée.

Çà, mon cher M. Freind, si l'être fantastique et ridicule qu'on appelle
le diable avait voulu faire des hommes à son image, les aurait-il formés
autrement ? cessez donc d'attribuer à un Dieu un ouvrage si abominable.


(Cette tirade fit revenir toute l'assemblée au sentiment de Birton, Je
voyais Jenni en triompher en secret ; il n'y eut pas jusqu'à la jeune
Parouba qui ne fût saisie d'horreur contre le prêtre Almagro , contre le
prêtre [319] qui avait lu la bulle en latin , contre le prêtre Alexandre
VI, contre tous les chrétiens qui avaient commis tant de crimes
inconcevables par dévotion, et pour voler de l'or. J'avoue que je
tremblai pour l'ami Freind; je désespérais de sa cause : voici pourtant
comme il répondit sans s'étonner : )

Mes amis, souvenez-vous toujours qu'il existe un être suprême; je vous
l'ai prouvé, vous en êtes convenus ; et après avoir été forcés d'avouer
qu'il est, vous vous efforcez de lui chercher des imperfections, des
vices, des méchancetés.

Je suis bien loin de vous dire, comme certains raisonneurs, que les maux
particuliers forment le bien général. Cette extravagance est trop
ridicule. Je conviens avec douleur qu'il y a beaucoup de mal moral et de
mal physique ; mais puisque l'existence de Dieu est certaine, il est
aussi très certain que tous ces maux ne peuvent empêcher que DIEU
existe. Il ne peut être méchant, car quel intérêt aurait-il à l'être ?
Il y a des maux horribles, mes amis; hé bien, n'en augmentons pas le
nombre. Il est impossible qu'un Dieu ne soit pas bon ; mais les hommes
sont pervers : ils font un détestable usage de la liberté que ce grand
être leur a donnée et dû leur donner, c'est-à-dire de la puissance
d'exécuter leurs volontés, sans quoi ils ne feraient que de pures
machines formées par un être méchant pour être brisées par lui.

Tous les espagnols éclairés conviennent qu'un petit nombre de leurs
ancêtres^3 <#sdfootnote3sym> abusa de cette liberté jusqu'à commettre
des crimes qui font frémir la nature. Dom Carlos second du nom (de qui
M. l'archiduc [320] puisse être le successeur ) a réparé, autant qu'il a
pu, les atrocités auxquelles les Espagnols s'abandonnèrent sous
Ferdinand et sous Charles-Quint.

Mes amis, si le crime est sur la terre, la vertu y est aussi.


Birton


Ha, ha, ha, la vertu ! voilà une plaisante idée; pardieu je voudrais
bien savoir comment la vertu est faite , et où l'on peut la trouver ?

(A ces paroles je ne me contins pas , j'interrompis Birton à mon tour.
Vous la trouverez chez M. Freind, lui dis-je, chez le bon Parouba, chez
vous-même quand vous aurez nettoyé votre cœur des vices qui le couvrent.
Il rougit, Jenni aussi : puis Jenni baissa les yeux , et parut sentir
des remords. Son père le regarda avec quelque compassion, et poursuivit
ainsi son discours. )


Freind.


Oui, mes chers amis , il y eut toujours des vertus s'il y eut des
crimes. Athènes vit des Socrates si elle vit des Anitus ; Rome eut des
Catons si elle eut des Sylla ; Caligula, Néron effrayèrent la terre par
leurs atrocités, mais Titus, Trajan, Antonin le pieux , Marc-Aurèle la
consolèrent par leur bienfaisance : mon ami Sherloc dira en peu de mots
au bon Parouba ce qu'étaient les gens dont je parle. J'ai heureusement
mon Epictéte dans ma poche : cet Epictète n'était qu'un esclave, mais
égal à Marc-Aurèle par ses sentiments. Ecoutez, et puissent tous ceux
qui se mêlent d'enseigner les hommes écouter ce qu'Epictète se dit à
lui-même : C'est Dieu qui m'a créé, je le porte dans moi ; oserais-je le
déshonorer par [321] des pensées infâmes, par des actions criminelles,
par d'indignes désirs ? Sa vie fut conforme à ses discours ;
Marc-Aurèle, sur le trône de l'Europe et de deux autres parties de notre
hémisphère , ne pensa pas autrement que l'esclave Epictète ; l'un ne fut
jamais humilié de sa bassesse, l'autre ne fut jamais ébloui de sa
grandeur ; et quand ils écrivirent leurs pensées, ce fut pour eux-mêmes
et pour leurs disciples, et non pour être loués dans des journaux. Et à
votre avis, Locke, Newton, Tillotson, Pen, Clarke , le bon homme qu'on
appelle The man of Ross^4 <#sdfootnote4sym>, tant d'autres dans notre
île & hors de notre île , que je pourrais vous citer, n'ont-ils pas été
des modèles de vertu ?

Vous m'avez parlé, M. Birton , des guerres aussi cruelles qu'injustes
dont tant de nations se sont rendues coupables ; vous avez peint les
abominations des chrétiens au Mexique et au Pérou , vous pouvez y
ajouter la St Barthelemi de France et les massacres d'Irlande ; mais
n'est-il pas des peuples entiers qui ont toujours eu l'effusion du sang
en horreur ? les brachmanes n'ont-ils pas donné de tout temps cet
exemple au monde ? et sans sortir du pays où nous sommes , n'avons-nous
pas auprès de nous la Pensylvanie où nos primitifs, qu'on défigure en
vain par le nom de quakers, ont toujours détesté la guerre ?
n'avons-nous pas la Caroline où le grand Locke a dicté ses lois ? Dans
ces deux patries de la vertu tous les citoyens sont égaux , toutes les
consciences sont libres , toutes les religions sont bonnes, pourvu qu'on
adore un Dieu; tous les hommes y sont frères. Vous avez vu , M. Birton ,
comme au seul nom d'un descendant de Pen les habitants des montagnes
bleues , qui pouvaient vous [322] exterminer, ont mis bas les armes. Ils
ont senti ce que c'est que la vertu, et vous vous obstinez à l'ignorer !
Si la terre produit des poisons comme des aliments salutaires ,
voudrez-vous ne vous nourrir que de poisons ?


BIRTON.


Ah ! Monsieur, pourquoi tant de poisons ! si Dieu a tout fait, ils font
son ouvrage ; il est le maître de tout, il fait tout ; il dirige la main
de Cromwell qui signe la mort de Charles premier ; il conduit le bras du
bourreau qui lui tranche la tête : non , je ne puis admettre un Dieu
homicide.


FREIND.


Ni moi non plus. Écoutez , je vous prie , vous conviendrez avec moi que
Dieu gouverne le monde par des lois générales. Selon ces lois Cromwell,
monstre de fanatisme et d'hypocrisie, résolut la mort de Charles premier
pour son intérêt que tous les hommes aiment nécessairement, et qu'ils
n'entendent pas tous également. Selon les lois du mouvement établies par
Dieu même, le bourreau coupa la tête de ce roi ; mais certainement Dieu
n'assassina pas Charles premier par un acte particulier de fa volonté.
Dieu ne fut ni Cromwell, ni Jeffreis , ni Ravaillac , ni Balthazar
Gérard, ni le frère prêcheur Jacques Clément. Dieu ne commet, ni
n'ordonne , ni ne permet le crime , mais il a fait l'homme , et il a
fait les lois du mouvement ; ces lois éternelles du mouvement sont
également exécutées par la main de l'homme charitable qui secourt le
pauvre, et par la main du scélérat qui égorge son frère. De même que
Dieu n'éteignit point son soleil et n'engloutit point l'Espagne sous la
mer, pour punir Cortez, [323] Almagro et Pizarro qui avaient inondé de
sang humain la moitié d'un hémisphère, de même aussi il n'envoie point
une troupe d'anges à Londres , et ne fait point descendre du ciel cent
mille tonneaux de vin de Bourgogne pour faire plaisir à ses chers
Anglais quand ils ont fait une bonne action. Sa providence générale
serait ridicule si elle descendait dans chaque moment à chaque individu
; et cette vérité est si palpable que jamais Dieu ne punit sur le champ
un criminel par un coup éclatant de sa toute-puissance : il laisse luire
son soleil^5 <#sdfootnote5sym> sur les bons et sur les méchants. Si
quelques scélérats sont morts immédiatement après leurs crimes , ils
sont morts par les lois générales qui président au monde. J'ai lu dans
le gros livre d'un frenchman nommé Mézerai, que Dieu avait fait mourir
notre grand Henri V de la fistule à l'anus, parce qu'il avait osé
s'asseoir sur le trône du roi très-chrétien ; non , il mourut parce que
les lois générales émanées de la toute-puissance avaient tellement
arrangé la matière, que la fistule à l'anus devait terminer la vie de ce
héros. Tout le physique d'une mauvaise action est l'effet des lois
générales imprimées par la main de Dieu à la matière. Tout le mal moral
de l'action criminelle est l'effet de la liberté dont l'homme abuse.

Enfin, sans nous plonger dans les brouillards de la métaphysique,
souvenons-nous que l'existence de Dieu est démontrée ; il n'y a plus à
disputer sur son existence. Otez Dieu au monde , l'assassinat de Charles
premier en devient-il plus légitime ? son bourreau vous en sera-t-il
plus cher ? Dieu existe, il suffit : s'il existe, il est juste : soyez
donc juste.


BIRTON.


Votre petit argument fur le concours de Dieu a de la finesse et de la
force , quoiqu'il ne disculpe pas Dieu entièrement d'être l'auteur du
mal physique et du mal moral. Je vois que la manière dont vous excusez
Dieu fait quelque impression sur l'assemblée ; mais ne pouvait-il pas
faire en sorte que ses lois générales n'entraînassent pas tant de
malheurs particuliers ? Vous m'avez prouvé un être éternel et puissant ;
et, Dieu me pardonne, j'ai craint un moment que vous ne me fissiez
croire en Dieu ; mais j'ai de terribles objections à vous faire :
allons, Jenni, prenons courage ; ne nous laissons point abattre.

Et vous, Monsieur Freind, qui parlez si bien , avez-vous lu le livre
intitulé /Le bon sens/ ^6 <#sdfootnote6sym>? ( * )


Freind.


Oui, je l'ai lu, et je ne suis point de ceux qui condamnent tout dans
leurs adversaires. Il y a dans ce livre des vérités bien exposées ; mais
elles sont gâtées par un grand défaut. L'auteur veut continuellement
détruire le dieu de Scot, d'Albert, de Bonaventure, le dieu des
ridicules scolastiques et des moines. Remarquez qu'il n'ose pas dire un
mot contre [325] le dieu de Socrate, de Platon, d'Epictète , de
Marc-Aurèle, contre le dieu de Newton et de Loch , j'ose dire contre le
mien. Il perd son temps à déclamer contre des superstitions absurdes et
abominables dont tous les honnêtes gens sentent aujourd'hui le ridicule
et l'horreur. C'est comme si on écrivait contre la nature, parce que les
tourbillons de Descartes l'ont défigurée ; c'est comme si on disait que
le bon goût n'existe pas , parce que la plupart des auteurs n'ont point
de goût. Celui qui à fait le livre du /Bon Sens/ croit avoir attaqué
Dieu , et en cela il manque tout-à-fait de bon sens ; il n'a écrit que
contre certains prêtres anciens et modernes. Croit-il avoir anéanti le
maître pour avoir redit qu'il a été souvent servi par des fripons ?


BIRTON.


Écoutez, nous pourrions nous rapprocher. Je pourrais respecter le maître
si vous m'abandonniez les valets. J'aime la vérité ; faites-la moi voir,
et je l'embrasse.


*CHAPITRE X.*

*Sur l'athéisme. *

La nuit était venue , elle était belle, l'atmosphère était une voûte
d'azur transparent semée d'étoiles d'or ; ce spectacle touche toujours
les hommes , et leur inspire une douce rêverie : le bon Parouba admirait
le ciel comme un Allemand admire St Pierre de Rome ou l'opéra de Naples
quand il le voit pour la première fois. Cette Voûte est bien hardie ,
disait /Parouba /à /Freind; et/ /Freind /lui disait : Mon cher /Parouba
/, il n'y a point de voûte ; ce cintre bleu n'est autre chose qu'une
étendue de vapeurs , de nuages légers que Dieu a tellement disposés et
combinés avec la mécanique de vos yeux , qu'en quelque endroit que vous
soyez , vous êtes toujours au centre de votre promenade, et vous voyez
ce qu'on nomme le ciel et qui n'est point le ciel, arrondi sur votre
tête. Et ces étoiles, M. /Freind? /Ce sont, comme je vous l'ai déjà dit,
autant de soleils autour desquels tournent d'autres mondes ; loin d'être
attachées à cette voûte bleue , souvenez-vous qu'elles en sont à des
distances différentes et prodigieuses : cette étoile que vous voyez est
à douze cents millions de mille pas de notre soleil. Alors il lui montra
le télescope qu'il avait apporté : il lui fit voir nos planètes ,
Jupiter avec ses quatre lunes , Saturne avec ses cinq lunes et son
inconcevable anneau lumineux; c'est la même lumière , lui disait-il ,
qui part de tous ces globes , et qui arrive à nos yeux ; de cette
planète-ci en un quart-d'heure , de cette étoile-ci en six mois.
/Parouba s/e mit à genoux et dit : Les cieux annoncent Dieu.

*Histoire de Jenni ou le Sage et l'Athée, 1775.*

*Voltaire*

1 <#sdfootnote1anc> Généralisation abusive !

2 <#sdfootnote2anc> Argument de la table déjà utilisé avec ceux qui en
tant de carême se font servir de la « marée » et vont au ciel, pendant
que le pauvre va en enfer pour s'être contenté d'un morceau de viande !

3 <#sdfootnote3anc> Il est intéressant de rapprocher ce passage de
l'histoire de LAS CASAS.

4 <#sdfootnote4anc> John Kyrle, philanthrope de Dymock, Gloucestershire,
exemple de Pope, et titre de son poème

5 <#sdfootnote5anc> La formule aurait-elle cette origine là ?

6 <#sdfootnote6anc> ( * ) Ouvrage qui parut en même temps que le Système
de la nature. M de Voltaire a grande raison. L'auteur de cet ouvrage
prouve très-bien que la plupart des philosophes, en voulant pénétrer la
nature de Dieu, en ont donné des idées absurdes ; mais cela ne détruit
point les preuves de son existence qui peuvent être tirées de l'ordre de
l'univers.

 




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